Hommes de Fadjr Libya, triomphant sur un tank. se présentent comme les libérateurs du chaos dans lequel est plongé la Libye depuis 2011.

Libye : nouvelle terre de recrutement d’EI?

ENQUETE  

Cette semaine, la France a découvert avec stupeur qu’EI enrôlait, via l’internet, jusqu’aux confins de l’Europe. Si l’organisation islamiste radicale peut regarder si loin, c’est surtout parce qu’elle a consolidé son influence dans un monde arabe en crise. Comment de petites unités régionales, relais directs ou indirects de l’Etat Islamique, servent-elles les intérêts internationaux de la plus grande organisation terroriste au monde ? Eclairage en Libye.

La Normandie. Ses falaises, ses eaux de vie, ses djihadistes ? Lundi 17 novembre 2014, la France se demandait avec effroi comment Maxime Hauchard avait pu basculer au point de devenir « Abu Abdallah Al Faransi », bourreau présumé de Daech.

Qu’un jeune villageois ait pu se laisser séduire par l’Etat Islamique, cela n’étonne que peu. Le levier, la direction générale de la sécurité intérieure française (DGSI), le connait bien : c’est l’internet. Cette zone tampon, les islamistes ont su en faire un couloir de connexion entre un patelin niché dans une prairie normande et une ligne de front étalée entre le Kurdistan, la Syrie, et les provinces irakiennes.

Comme un samedi soir dans un train de banlieue qui mène vers la Normandie. La loi des proximités improbables.
Comme un samedi soir dans un train de banlieue qui mène vers la Normandie. La loi des proximités improbables.

Le plus étonnant, c’est que l’Etat Islamique, qui souhaite établir un califat à cheval entre l’Irak et la Syrie, dispose des moyens matériels et humains pour prendre en charge ces jeunes recrues issues des périphéries de l’Europe, et les répartir dans tout le monde arabe pour y « mener le djihad ». Les tracer, les former, les diriger, les orienter. Une véritable logistique, dont les médias ne retiennent souvent qu’une seule étape, celle de l’endoctrinement sur les plate-forme sociales.

L’étude réalisée en France sur l’embrigadement des jeunes par l’EI par le Centre de Prévention des Dérives Sectaires liées à l’Islam (CPDSI) , fait d’ailleurs apparaître que l’EI parvient à générer une relative cohésion de groupe, bien que les recrues soient issues de milieux socio-culturels et idéologiques hétéroclites. Par exemple, 80 % des familles dont sont originaires ces jeunesse se disent athées, et 67% proviendraient des classe moyennes, 17 % des catégories socio-professionnelles supérieures.

Vraisemblablement, une telle entreprise de destruction serait impossible à mettre sur pied si l’EI ne bénéficiait pas d’une forte influence sur tout cet arc de crise qui s’étend de la Libye à l’Irak.

Des petites unités au service d’EI

Derrière les écrans des réseaux sociaux, quels réseaux réels ? Pour le savoir, c’est au Machrek (orient arabe) et au Moyen-Orient qu’il faut se rendre. Dans ces foyers d’instabilité politique, des formations proches de l' »Etat Islamique » se multiplient. Elles inspirent le vivier local, quand les recrutements ne se font pas sur place. Conséquence : l’organisation Etat Islamique exerce dans la région une influence suffisante bien qu’indirecte, pour pouvoir se concentrer sur le recrutement outre Méditerranée.

Les hommes de « Fajr Libya » (aube libyenne, ndlr), une organisation islamiste qui a pris le contrôle militaire de Tripoli ainsi que de plusieurs positions importantes en Libye (près de 90% du pays serait sous son emprise), se décrivent ingénieurs, enseignants, manutentionnaires. Leurs motivations s’affichent en phase avec l’histoire récente du pays: terminer la révolution, et mettre fin aux privilèges. Habile, pour capter une population éclatée.

Notre équipe a pu interroger plusieurs représentants d’Aube Libyenne, au sujet de la stratégie militaire et politique que l’organisation prévoit de déployer. Nous avons notamment pu prendre la mesure de la communication bien rodée de cette formation de circonstance, qui agglomère d’anciens membres des milices de Misrata (capitale économique libyenne, bastion des islamistes modérés, ndlr), des noyaux durs des fondamentalistes et d’autres groupes idéologiquement indéterminés. Aube Libyenne est un relais indispensable pour EI. Et discret, puisqu’il n’attire pas l’attention des observateurs occidentaux.

Hommes de Fadjr Libya, triomphant sur un tank. se présentent comme les libérateurs du chaos dans lequel est plongé la Libye depuis 2011.
De jeunes combattants appartenant à l’Aube Libyenne, triomphant sur un tank. Ces miliciens se présentent comme les libérateurs du chaos dans lequel est plongé la Libye depuis 2011. (photo : F.A / Intégrales Productions)

« Est-ce qu’on a des têtes de terroristes ? »

Aube Libyenne développe un discours qui mêle habilement appel raisonnable à l’ordre et incitation passionnée à la violence. Le grand mufti Omar Al Hassi, Premier ministre auto-proclamé, a déclaré publiquement qu’il rejetait le terrorisme et l’extrémisme. Jamal Zubia, qui officiait jusqu’il y à quelques semaines encore en tant qu’officier de communication de ce gouvernement auto-proclamé, soutient que Fajr Libya, dans le chaos ambiant, est la seule organisation à porter un projet politique populaire.

L’islamisme en Libye correspond à un arc idéologique qui s’étend des théocrates modérés aux fondamentalistes ultra-radiacaux. La haute hiérarchie d’Aube Libyenne revendique une certaine indépendance par rapport aux autres formations qualifiées d’islamistes, à l’instar de l’E.I. A Derna, une milice radicale alliée à l’organisation Aube Libyenne, prône toutefois un califat islamique, et, réclame l’arrivée d’une ambassade de l’EI à Tripoli.

Comment donc, une telle organisation hétéroclite peut elle se défendre de tout lien avec les islamistes alors qu’à l’Est, des membres affiliés d’Aube Libyenne ont clairement fait allégeance aux fondamentalistes, sèment la terreur, décapitent et exécutent en public ?

Soucieuse de rallier à sa cause une population rétive et lasse, Aube Libyenne convoque les populations des villes où elle combat à se révolter par les armes contre les fantômes de l’ancien raïs. Trois ans après la chute du régime du colonel Kadhafi, dans un pays ravagé par les confits ente tribus et groupes d’influence internes, la rhétorique post-révolutionaire conserve toute son efficacité : « Avec nous, c’est la révolution libyenne qui continue sur son aire », nous confiait récemment Jamal Zubia, filant la métaphore du bateau dans un léger balancement des bras. « Les gens qui font allégeance au général Haftar sont souvent les anciens privilégiés du régime Kadhafi qui font tout pour le rester », poursuivait-il en citant les tribus de Zintan, riche région pétrolière, bien que celles-ci soient connues pour avoir précisément fait tomber Kadhafi.

Les hommes de l’Aube Libyenne se décrivent comme ingénieurs, enseignants, manutentionnaires. Leurs motivations : terminer la révolution, mettre fin aux privilèges. Les exactions ? Vengeance oblige. « Est-ce qu’on a des têtes de terroristes ? », lancaient leurs miliciens à notre équipe sur place. Nous sommes parfois tentés de répondre que oui.

Que faire des journalistes ?

Les différentes mouvances de Fajr Libya ne sont pas d’accord entre elles sur le sort à réserver aux journalistes, et en particulier aux reporters étrangers. Aube Libyenne emploie désormais des officiers de communication chargés notamment de relations avec la presse et les ONG. Jamal Zubia, qui fut l’un de ces hommes le mois dernier, précise avoir vécu quelques années à Manchester, en Angleterre, comme pour se défendre de tout sentiment anti-occidental. Il clame avoir la conviction qu’il existe un droit d’informer. Depuis, ce dernier a pris du galon, et dirige le service des médias étrangers, celui-là même qui délivre les accréditations aux journalistes désireux de se rendre sur place. Chaque semaine depuis sa récente prise de fonction, il assène aux reporters de passage sermons et griefs, et distribue depuis peu aussi les mauvais points à ceux qui ont le malheur de critiquer d’une manière ou d’une autre l’organisation islamiste, les menaçant à défaut de poursuites, sinon d’expulsion.

La révolution de la communication commence elle aussi doucement à changer de ton…

Mehdi el Fintar et Clara Schmelck

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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