Nous avons besoin de professionnels de la révolte


par CHRIS HEDGES


Traduit de l'américain par Farouk Atig
 
retrouvez l’intégralité de cet article dans sa version originale sur www.truthdig.com, un site d’information alternative
 

Sans professionnels de la révolte, toute révolution est vouée à l’échec. Ces révolutionnaires vivent en dehors des structures formelles de la société. Ils sont financièrement dépendants et fragiles – Lénine lui-même a vécu une partie de son existence en exil pour tenter de récolter des fonds auprès d’aristocrates désabusés, qu’il est parvenu plus tard à délester d’une partie de leurs biens. Ces révolutionnaires consacrent leur vie à fomenter un changement radical. Ils n’ont pas vocation à lancer des appels au pouvoir pour demander des réformes. Ils sont prêts à enfreindre la loi. Plus que quiconque, ils reconnaissent la fragilité des structures d’autorité. Ils sont galvanisés par une vision qui rend tout compromis impossible. La révolution est pour eux une occupation à plein temps. Et aucune révolution n’est possible sans leur concours.

Il s’agit de mouvements environnementaux, économiques et politiques issus de la base, en grande partie indétectables par la société au sens large, et qui se sont coupés des structures officielles du pouvoir. Ils ont formé des collectifs et des organisations dédiés à renverser l’Etat-entreprise. Ils rejettent les structures hiérarchiques et rigides des mouvements révolutionnaires du passé -quand bien même ceux-ci pourraient contribuer à mener au changement- au profit de collectifs plus apathiques. Pour Platon, les révolutionnaires professionnels n’étaient autres que les philosophes. Jean Calvin les considéraient comme des saints. Machiavel leur a attribué l’appellation de comploteurs républicains. Lénine les a étiquetés comme soldats de l’avant-garde. Tous les soulèvements révolutionnaires sont construits selon ces entités. (Une liste non-exhaustive de certains de ces groupes est disponible à la fin de cet article)

Les révolutionnaires nous suggèrent d’ignorer les spectacles et charades mis en scène par nos oligarques pour justifier la farce politique du système électoral. Ils nous recommandent de rejeter le libéralisme et ses représentants, tous deux consacrés à un système politique moribond. Ils raillent ouvertement la presse assujettie à se faire l’écho des élites. Le révolutionnaire est un curieux mélange de réalisable et d’impraticable. Il ou elle est conscient de faire face à des défis quasi insurmontables. Le révolutionnaire est pourvu tout à la fois d’une compréhension lucide du pouvoir, sujette aux caprices de la nature humaine, autant qu’il ambitionne profondément de renverser le pouvoir en place.

Basé au Canada, The Real News est un projet de réseau de télévision financé par les téléspectateurs, diffusé sur le net.
Basé au Canada, The Real News est un projet de réseau de télévision financé par les téléspectateurs, diffusé sur le net.

Les révolutions peuvent être écrasées par la force -l’histoire en a amplement fait la démonstration- ou détournées par des mouvements ou des individus, tels que Lénine, Trotsky et plus tard Staline, qui trahissent le peuple. Grâce à la manipulation minutieuse de forces contre-révolutionnaires, les fausses révolutions (en français dans le texte) peuvent exiger non des réformes, mais la restauration au pouvoir des élites les plus rétrogrades. La CIA a sublimé cette technique en Iran en 1953 en organisant des manifestations de rue et protestations générales qui ont conduit à la chute du Premier ministre Mohammad Mossadegh et de son Cabinet, puis à nouveau en 1973, en renversant le président Salvador Allende au Chili. Nous observons le même phénomène aujourd’hui au Venezuela.

Le corps révolutionnaire est habité par des mouvements qui se disputent le pouvoir en interne, plaident à outrance pour le moindre dogme et argumentent une à une les visions et stratégies à adopter. Ils élaborent des schismes contre-productifs, interprètent abusivement le pouvoir, anéantissent le socle doctrinaire, et deviennent victime de la propagande insidieuse que les autorités despotiques au pouvoir insufflent avec brio pour les réduire à néant. Ils sont infiltrés, surveillés et victimes de persécutions, et leurs dirigeants -tous les soulèvements, même ceux censés être dénués de direction, ont à leur tête des chefs- sont sujets à la surveillance, au harcèlement policier, et potentiellement même à la mort. Mais, en périodes de désintégration à l’image de celle que nous traversons aujourd’hui, ces mouvements expriment une vérité fondamentale sur le péril de nos sociétés. C’est cela leur véritable pouvoir. Ils offrent de nouvelles perspectives à ceux qui sont maltraités par nos inefficaces systèmes de gouvernance. Et leurs idéaux survivent au-delà même des limites de la révolte ou de l’insurrection. Une fois cette vérité élémentaire lâchée au reste du monde, quand les idées qui soutiennent un système en faillite sont exposées en tant que fraude, ces mouvements révolutionnaires ne peuvent plus être réduits au silence.

Il n’y a rien de rationnel en matière de rébellion. Se rebeller contre des entités insurmontables est un acte de foi. Et sans cette conviction profonde, le révolutionnaire est condamné. Cette foi est intrinsèquement liée aux révolutionnaires comme il en est de la prudence qui habite de manière intrinsèque ceux qui cherchent à s’intégrer dans les structures de pouvoir existantes. Le révolutionnaire, possédé par des anges et démons intérieurs, est entraîné par des visions semblables à celles qui gouvernent le mysticisme religieux. Et seul lui est en mesure de nous sauver de la tyrannie globale. Je ne sais pas si ces révolutionnaires réussiront ou non. Mais je suis convaincu qu’un monde sans eux serait dénué de tout espoir.

Dans la dernière partie de mon récent entretien avec le professeur Sheldon Wolin (auteur notamment de « Politique et Vision: continuité et innovation dans la pensée politique occidentale » ) sur le site « The Real News », j’ai demandé à ce dernier si le temps était venu de (re)considérer la révolution.

« Je pense en effet que le temps est venu, mais je crois qu’il serait utile au préalable d’en discuter prudemment… Quand je dis «prudemment», cela ne signifie pas timidement, mais plutôt soigneusement en ce sens qu’il nous faudrait réellement faire preuve d’innovation, » a-t-il ajouté. « Et je pense que c’est la nature même de ces forces que nous évoquons qui constitue un défi, je pense que, comme nous n’en sommes encore jamais arrivés là auparavant, nous devons faire preuve d’une extrême fermeté et assurance, en raison du caractère verrouillé de la société moderne, et ne pas agir prématurément afin d’éviter de causer de dégâts que nous ne pourrions justifier par nous-mêmes. »

Wolin explique qu’en raison de la sophistication et de l’omniprésence des systèmes d’endoctrinement et de propagande au sein de l’État-entreprise, une grande partie de notre activité révolutionnaire initiale doit être axée sur l’éducation politique.

« L’obstacle le plus difficile est d’accompagner cette tentative d’accéder au pouvoir en mettant l’accent sur l’éducation du public qui en fait, pour ainsi dire, un référentiel potentiel de ce propre pouvoir. »

La tâche qui consiste à offrir une éducation politique aux « échelons inférieurs du pouvoir et les amener à penser différemment leur propre rôle » est « un sujet très délicat, car elle ouvre la voie aux accusations en tous genres, comme celle laissant entendre que des promotions injustes et déloyales puissent voir le jour dans la police ou dans l’armée, ou n’importe quel autre corps », souligne Wolin. « Et d’une certaine manière, c’est vrai. Mais je pense néanmoins que, sans essayer de, pour ainsi dire crûment, subvertir le rôle de ces pouvoirs dans la société, il est possible de les atteindre et de créer un climat où ils parviennent eux-mêmes à en venir à bout. Je pense que c’est une tâche ardue. Difficile. Et qu’elle est même un peu dangereuse dans notre époque actuelle. »

« Compte tenu, poursuit-il, de la manière avec laquelle les « gens ordinaires » sont capables d’épuisement par le simple fait de vivre, de travailler et d’essayer de subvenir aux besoins de leurs familles qui monopolise toute leur énergie. Je pense réellement que cet effort nécessite certains groupes d’individus, ou même certaines catégories, capables d’entreprendre ce type de tâche politique dans la durée comme celle d’éduquer, de critiquer, de tenter de faire pression, et de travailler à la modernisation des institutions politiques. Je ne veux pas dire par là qu’il devrait y avoir un décalage entre ces groupes et les gens ordinaires. Je pense simplement qu’il faut admettre le postulat selon lequel ces groupes sont une nécessité absolue, en ce sens que la deuxième tâche est de veiller à ce qu’il existe des lignes de communication ouvertes, de contact, de réunions entre les dirigeants et le peuple, de sorte qu’il n’y ait jamais de sentiment d’éloignement ou d’aliénation, pour que les principaux groupes en présence sentent qu’ils sont libres de poursuivre le bien comme ils l’entendent et pour le bien des masses qui ne le souhaiteraient pas. » Wolin affirme dans cet élan que « notre système de gouvernance et de rhétorique publique comporte des failles » qui permettent « d’intégrer les voix dissidentes pour les incorporer au domaine public. » Et d’ajouter que le niveau de répression par l’État n’est pas suffisamment grave pour justifier la violence.

« Je pense que nous sommes obligés de fonctionner à partir de ces règles, parce qu’elles seules nous permettent de diffuser le genre de message que nous souhaitons diffuser, et que la nécessité de les contourner ou de les subvertir, est, me semble-t-il, vouée à l’échec ». Selon lui, « la tâche du révolutionnaire consiste à créer des organisations à partir desquelles «les gens ordinaires peuvent être mis à profit de manière à décourager et dissuader ceux qui tenteraient d’influencer leurs décisions, parce que le temps, comme nous le savons tous, est compté. Si nous continuons sur cette même voie, je crains fort que l’issue finale ne soit simplement un désastre environnemental. »

« Je pense que pour [Max] Weber, les vertus civiques vraiment importantes sont exactement celles qui sont parvenues à émerger à une époque où les valeurs humaines et institutionnelles de base étaient en jeu, et que vous ne gagnez pas, ou que vous gagnez rarement, et que si vous gagnez, c’est souvent pour un temps très court, et que c’est pour cette raison que la politique doit être une vocation pour Weber », estime Wolin. « Cela n’a rien d’une action occasionnelle que nous réalisons tous les deux ou quatre ans au moment des élections, mais bien une occupation et une préoccupation de tous les instants ».

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Voici quelques liens pour découvrir le travail des groupes révolutionnaires actifs aux Etats-Unis :

1) Résistance populaire : https://www.popularresistance.org/

2) Combat pour l’avenir : https://www.fightforthefuture.org/

3) « Jours de destruction, jours de révolte », l’un des derniers opus de Chris Hedges sur cette même thématique est disponible chez de nombreux libraires en France ou sur amazon

4) « Le capitalisme et la démocratie peuvent-ils coexister ? » : l’intégralité de l’entretien du philosophe américain Sheldon Wolin par Chris Hedges à voir sur le site canadien « The real news » 

Lire aussi : Le mythe de la presse libre, de Chris Hedges

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Farouk Atig
Farouk Atig, grand reporter, dirige Intégrale

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