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Dropped: le jeu mortel de la télé réalité

– ACTUALISÉ le 11 mars

Lundi 9 mars, en Argentine, dix personnes, dont trois sportifs français, ont trouvé la mort dans la collision en plein vol de deux hélicoptères, sur le tournage du jeu de télé-réalité d’aventures « Dropped », diffusé par TF1 et produit par ALP. Un accident qui, parce qu’il survient deux ans après le drame de Koh Lanta, rouvre le débat sur la pertinence de la télé-réalité d’aventure et sur la possibilité pour les chaînes TV de maintenir ce genre d’émissions dans leurs grilles de programme.

Le matin du 10 mars, Paris s’est réveillé sous le choc d’avoir perdu dans la nuit trois figures du sport français :  la navigatrice Florence Arthaud, affectueusement surnommée « la fiancée de l’atlantiquee », la nageuse Camille Muffat et le boxeur Alexis Vastine. Les 5 autres victimes françaises faisaient partie de l‘équipe de production de l‘émission. Les deux pilotes Argentins, Juan Carlos Eduardo et Roberto Carlos Abate, ont également perdu la vie lors de l’accident.

Communication et débat de crise 

Le président la République, François Hollande, a fait part de « sa stupeur et son émotion ». Le groupe TF1, quant à lui, a mis en place une communication de crise minimale, au moyen d’un laconique communiqué de condoléances ce matin. ALP (Adventures Lines Productions) a choisi de confiner les rescapés au silence, arguant qu’il ne fallait pas gêner l’enquête en cours. Sur RTL, le patineur Philippe Candeloro, participant au jeu, a avoué être tenu de ne pas s’exprimer sur l’accident mortel survenu la veille : «On a ordre de la production de ne pas s’exprimer, parce qu’il y a enquête ».

Cependant qu’une enquête a effectivement lieu à La Roija pour déterminer les causes conjoncturelles du second accident en 2 ans sur un tournage de TV réalité, le débat sur la dangerosité de la télé-réalité d’aventure s’amplifie. Est-ce que ce type d’émission plus qu’un autre est propice aux accidents ?

L’enquête avance, mais prudence. Ce mercredi 11 mars, à Villa Union, la magistrate argentine chargée de l’enquête a réuni les rescapés de l’équipe de production et les autres sportifs français qui participaient au jeu de télé-réalité « Dropped ». Les investigations commencent à peine, tandis que les images de l’accident sont progressivement disséquées par les analystes.

Est-il trop tôt, étant donné le peu d’éléments d’enquête dont nous disposons, pour confronter les points de vue sur ce genre d’émission ?

Surtout que ce n’est pas évidement la télé-réalité qui a occasionné la mort de ces personnes, mais un accident d’hélicoptère, un fait qui interdit tout raccourci d’interprétation. Et, dans son communiqué du 10 mars, le CSA n’a d’ailleurs absolument pas mis en cause l’agence de production et la chaîne de télévision, étant donné que la justice ne dispose à présent d’aucun élément à charge.

De surcroit, le débat ne se pose pas dans les mêmes termes que lorsqu’il s’agissait de Koh Lanta, où, en avril 2013, suite au malaise mortel d’un candidat, le mécanisme de surpassement de soi qu’implique la télé-réalité d’aventures était clairement mis en cause.

Voulant tirer les leçons de l’accident de koh Lanta, ALP et TF1 avaient même pris la précaution de recruter des sportifs professionnels pour leur nouvelle émission d’aventure « Dropped », transposition française de l’émission suédoise qui a connu en 2014 un record d’audience. Louis Bodin, concepteur de la version française de « Dropped » assurait dans la presse en février dernier qu’il comptait mettre sur un terrain difficile des gens «hors normes par leur palmarès» qui ont de grandes «capacités d’adaptation». ob_4ea828_dropped-tf1-1

Comme le rappelle le CSA dans un communiqué du 10 mars, l’émission « voulait mettre à l’honneur le dépassement de soi et l’esprit d’équipe ». Le tournage, prévu pour durer jusqu’à la fin avril, devait visiter trois autres continents, pour concourir au milieu de paysages sauvages spectaculaires.

Et, contrairement à d’autres émissions de télé-réalité, qui mettent en scène des disputes récurrentes entre candidats, « Dropped » ne joue pas complètement la carte du voyeurisme. Le fait que les candidats soient des notoriétés du sport français rompt avec un certain type de télé-réalité moins reluisant, où le téléspectateur se complet sans complexe à voir des individus vivoter dans un cadre qui n’est pas le leur, s’amouracher les uns des autres et souffrir les uns contre les autres.



Reste que nous sommes en droit de penser que le mode et la règle du jeu rendait les protagonistes difficilement en mesure de saisir la chance infime qui aurait pu sauver leur vie. Si les candidats avaient, comme le confirment plusieurs sources concordantes, les yeux bandés lorsqu’ils étaient dans l’hélicoptère,  le risque de leur mort s’en est trouvé décuplé. Et, quand bien-même l’enquête policière apporterait un démenti à cette allégation, il est probable que  l’ambiance chargée d’adrénaline dans laquelle l’émission plongeait en permanence les candidats aussi bien que les techniciens aura détourné l’attention de l’ensemble des participants de possibles défaillances techniques.

Structurellement, on peut se demander si le principe de l’émission, qui consiste à abandonner des êtres humains – quand bien même il s’agirait de sportifs, en zone isolée, voire hostile, trois jours durant, avec pour tout bagage un couteau et un peu d’eau, un téléphone portable à la batterie déchargée et, au cas où, une balise GPS de secours, n’induit pas une trop forte probabilité de risques sanitaires et psychologiques.

Répartis en deux équipes, les candidats doivent trouver, pendant trois jours et deux nuits, les moyens de se nourrir, de s’abriter, de faire du feu, pour in fine rejoindre la civilisation où ils rechargeront leur téléphone mobile. Le vainqueur de l’épreuve est celui qui parvient à téléphoner avant les autres à l’animateur.

Dropped, l’utopie de la mort

On ne pourrait  porter grief à « Dropped » d’avoir entrainé la mort des trois sportifs et des personnes qui étaient avec eux pendant l’accident. Mais, dans ce type d’émission où les candidats jouent leur vie dans un entre-deux permanent entre la réalité et la fiction, la survie des protagonistes, noeud du jeu, parait n’être plus qu’un fait suspendu entre la fiction et la réalité, malgré les consignes de sécurité mises en place par l’agence ALP et TF1, d’ailleurs visées par le CSA.

En clair, l’émission joue avec la mort tout en voulant se jouer d’elle. Elle ne se présente pas sous l’aspect d’un documentaire, ni d’une fiction, mais instaure une réalité utopique, caractérisée par la mise en place d’une petite société d’individus hors-normes, dans un cadre fermé qui détonne avec les espaces socialisés, et selon des règles minutieuses qui, normalement, doivent assurer un déroulement sans défaillance.

A la une de Libération, mercredi 11 mars
A la une de Libération, mercredi 11 mars

Mais,  confondus dans un état extraordinaire crée par le climat de de réalité-fiction  pour satisfaire aux besoins du jeu, les esprits perdent en vigilance. C’est dans ce contexte que le drame s’est produit. A la différence d’un accident qui pourrait se produire sur le tournage d’un film, force est de constater que dans le cas de la télé-réalité d’aventure, l’accident est occasionné par un élément inhérent au jeu. Le fait qu’il puisse y avoir des accidents sur le tournage d’une émission de télé-réalité ainsi conçue remet donc la pertinence du genre en question.

Funeste théâtre, la télé-réalité d’aventure n’offre pas de catharsis, ni d’effort de questionnement sur la condition humaine, là où le récit ou le film ouvre sur un interrogation quant au rapport de l’homme à la nature, et plus profondément, sur sa dimension mortelle.

Ce genre hybride se contente d’offrir  l’image de la lutte contre la mort en tant que phénomène social. Le jeu produit chez le téléspectateur un dédoublement de lui-même entre l’équipe gagnante et l’équipe perdante du jeu télévisé, lui faisant fantasmer qu’il y a en lui une part qui parvient à s’extirper de la mort dont un environnement naturel hostile le menace. La part héroïque est incarnée symboliquement par l’équipe des vainqueurs, part tragique, presque tout aussi héroïque, étant incarnée par l’équipe des perdants.

Ce n’est pourtant pas d’une mort épique dont auront été honorés les candidats décédés, mort qui voulait n’être que symboliquement représentée par l’échec au jeu, mais d’une mort triviale, due à un dysfonctionnement technique d’une production télévisée. Réelle et définitive.

Sur le tournage de Dropped, finalement, l’image de la mort a produit la mort.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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