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Emmanuel Todd, la double imposture

Est-ce parce que l’algorithme de Twitter, ce jour-là, plaçait « #JeSuisKouachi » avant « #JeSuisCharlie » que le 11 janvier s’est révélé une imposture ? Dans Qui est Charlie, en librairies le 7 mai prochain, l’historien et démographe Emmanuel Todd lance un réquisitoire à charge contre « une France pétrie de bonne conscience qui a fait sécession de son monde populaire ».

Ni Zemmour ni Dieudonné

On respire ! Enfin un essayiste qui cherche à rendre juste visibilité à cette France qui n’est pas Charlie, sans pour autant emprunter le discours démagogique et hideux des Le Pen, Zemmour et Dieudonné. Bien que provocateur, Emmanuel Todd n’est pas nihiliste. Rien que pour cela, il vaut la peine de parcourir  l’entretien coup de poing sollicité par nos confrères de l’Obs, et de lire son « essai coup de fouet « qui va sortir le 7 mai.

La démarche de l’historien est de facture scientifique. Todd s’applique à démystifier « Je Suis Charlie », comme d’autres ont réduit en empâtements épais La Liberté guidant le peuple. Il refuse d’accepter argent comptant la communication d’un gouvernement en mal de popularité, et qui aurait besoin de brandir les valeurs de la République dans l’espoir de glisser sous le bonnet phrygien les inégalités croissantes entre les citoyens de la Nation. L’essayiste met en lumière ces Français qui ne sont pas Charlie, ce que fait Twitter en continu depuis les événement. On lui pardonnera de n’avoir pris le tournant des réseaux sociaux.

Comme un parfum de déjà lu

Mais, sous couvert de crever une baudruche, Emmanuel Todd convoque divers imaginaires qui sont autant de réserves à poncifs, et l’imposture qu’il dénonce relève de sa part de l’opportune posture de l’intellectuel anti-élite. Un positionnement séduisant, très en faveur parmi les médias français depuis quelques années, mais dont on peut douter de l’honnêteté aussi bien que du bénéfice pour le débat public.

A l’instar de 1789, 1830, 1848, 1871 et de 1968, que de nombreux historiens voulurent voir comme les manifestations ostentatoires d’une bourgeoises triomphante, les jours de janvier 2015 seraient un miroir erroné de la France.

Dans son entretien accordé à nos confrères de l’Obs, Emmanuel Todd campe la « classe populaire » dans une image d’Epinal. Il s’agirait d’une fraction de la population que le mépris pour « la classe dominante » et des élites incapables de se renouveler unirait sous le dénominateur monochrome de la colère. La « classe populaire », innocente opprimée par des fripons, est désormais forcée d’endurer le mors #Charlie qu’on lui rentre dans la mâchoire, sous peine d’être accusée de haute trahison.

Au chevet de tous les mécontents, notre intellectuel défroqué rappelle que seuls 4 millions de citoyens sur 60 se sont rassemblés le 11 janvier. A t-on déjà vu une révolution ou un rassemblement national en France qui recueille les suffrages favorables de la somme totale des citoyens ? Todd, pour les besoins de son argumentation choc, confond délibérément la volonté générale et la volonté de tous.

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Non seulement cette vision binaire relève davantage de l’imagerie que de l’étude sociologique, mais de plus, elle ne sert pas, comme elle le prétend, les intérêts des personnes vivant en périphérie des centres de décision et de création, mais les relèguent bon gré mal gré à un rôle de serviles râleurs. Emmanuel Todd a t-il vécu parmi « les ouvriers de province » et les « jeunes de banlieue » pour en dresser ainsi le portait haïssable du pourfendeur du système inapte à produire des idées pou changer les choses ? A t-il seulement passé quelques soirs de janvier autour de la place de la République pour parler avec ces familles venues de cités de Seine-Saint Denis des bougies à la main : « c’est horrible ce qu’il est arrivé à Charlie Hebdo » ? A t-il entendu le raisonnement de beaucoup d’enfants : « Oui, je suis musulman(e). Les dessins du prophète, je les ai trouvés moches, mais quand on aime pas, on tue pas les gens, on fait un autre dessin plus beau. » ? Dans son entretien, Todd somme « Qu’on arrête de forcer les musulmans à se penser musulmans ». Pourtant, c’est exactement ce qu’il fait.

Lorsqu’il écrit que des chefs d’Etat du monde entier se sont réunis pour « la défense du droit inconditionnel à piétiner Mahomet, «personnage central d’un groupe faible et discriminé» », Todd use d’un procédé rhétorique bien connu, qui consiste à mêler à un élément indéniable des interprétations qui exagèrent la réalité.

Ce qui est vrai, c’est que les citoyens qui sont de culture musulmane, d’une manière générale, subissent des discriminations et des vexations quotidiennes en France. En revanche, de source directe, à savoir Luz et Zineb El Razhaoui, avec qui nous nous sommes entretenus le 10 janvier 2015 dans les locaux de Libération, jamais Charlie Hebdo n’a voulu « piétiner » l’homme que fut Mohammed et dont les croyants de l’Islam firent prophète. C’est une interprétation extrémiste des écrits de Mohammed qui est tombée sous les traits des dessinateurs de l’hebdomadaire satirique. Les caricaturistes, sans peur ni pitié, croquent sans finesse l’infâme fanatisme.

Deuxième décodage : il suffit de feuilleter les vieux numéros de Charlie Hebdo pour s’apercevoir que le journal, inspiré d’une tradition de « bouffeurs de curés » qui date du début du siècle dernier, ne vise pas particulièrement le « groupe » que constitueraient « les musulmans ». Le 10 janvier, Zineb El Rhazaoui nous a rappelé que le volume de plaintes déposées par des associations catholiques ces cinq dernières années pour dessin offensant était bien supérieur à celui des associations de confession musulmane.

Quant au cortège parisien du 11 janvier, composé de nombreuses personnalités politiques dont les convictions personnelles religieuses différaient, il défendait simplement un droit inaliénable à s’exprimer par la plume sans avoir à craindre du plomb.

Démocratie et idéal républicain

Au delà de son aspect purement polémique, le propos d’Emmanuel Todd a ceci d’intéressant qu’il ravive au néon cru la tension entre deux visions de la République en France. Selon la première, la République est une idée constitutive, et il est vain de chercher l’idée de démocratie dans un au-delà de notre expérience, car l’idéal ne transcende pas le réel, mais lui est immanent. Selon la seconde, la République est une idée régulatrice, qui symbolise tout un ensemble de caractéristiques mentales et de modes de pensée qui sont au soubassement de l’idéal démocratique, à savoir la curiosité intellectuelle, l’ouverture d’esprit, le pluralisme de la vérité et la démarche de libre examen.

Dommage que cette passion française, celle-là-même qui qui rend la France passionnante, l’essayiste la ridiculise en se riant des «  hochets grandioses de la liberté, de l’égalité, de la fraternité ».

Regrettable enfin que notre intellectuel, moquant un pays replié sur lui-même, donne une tournure exclusivement franco-française aux faits de terrorisme qui touchent l’humanité.

 Les extraits du nouveau brûlot d’Emmanuel Todd, aperçus dans Le Nouvel Obs, font ainsi penser à une double imposture de sa part : d’un brillant jeu de l’esprit, mais non sans narcissisme, il met à terre l’espoir de millions de Français et de citoyens du monde entier qui ont apporté leurs lumières à la France en ces jours tragiques, et s’arroge en outre le droit de parler au nom d’un pan tout entier de la population.

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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