David Guez. Photo : CS, Intégrales Mag

Nous vivons le Quattrocento des arts numériques

Lorsque l’on parle de disruption numérique dans les médias, il est surtout question de management et d’enjeux de la Big Data.  A y regarder de près, l’innovation est peut-être moins du côté d’UberPop que de Host an Artist. Et si c’était du côté des arts, et moins de la technologie, qu’il fallait voir les plus franches audaces du numérique ? 

D’un monde clos à un univers infini

Montreuil sur Seine, comme un mardi sous trente-cinq degrés. Le jardin du VR Lab de David Guez, spécialiste de la réalité virtuelle en France, est perché au dessus d’une rue qui donne sur Paris sans le dominer. Le ciel est trop bas pour les rapports de force. On a l’habitude de parler du numérique en terme de relation de pouvoir. Comme s’il se réduisait à une révolution culturelle et sociale qui écraserait l’ordre précédent. Le travail, les relations humaines, la lecture des journaux …

« Le numérique, c’est surtout un rêve. Un rêve de chercheurs, d’artistes, des deux à la fois ! » , sourit David Guez. Le bois du banc se prête au jeu de l’âge et de la chaleur. Economie du partage, open data…autant d’innovations qu’il faut déchiffrer dans cette source créative des débuts du web point zéro pour en saisir le sens et la valeur.

Utopies, 15016-2015

Un rêve. Thomas More contemporains, les artistes numériques sont des utopistes, qui n’hésitent pas à fondre leurs rêves dans le moule encore frais de l’économie du partage. Le même David Guez a initié en 2015 un projet de résidence pour artistes : « host an artist« . La plate-forme en ligne, accessible en version bêta, permet à des “propriétaires” d’espaces privés ou publics – maisons de vacances, appartements, chambres, ateliers, locaux libres – d’offrir à des artistes des lieux de résidences de création. « En échange de ces résidences, les artistes offrent à leurs mécènes une œuvre d’art, un texte original, un cours particulier, un concert privé ou toute forme qui permet de créer un lien inédit avec leurs hôtes. » veut croire son créateur.

Bien plus innovant qu’une entreprise comme UberPop, et dont la propriété, commune avec toute entreprise néo-libérale, consiste surtout à briser un monopole capitalistique.

Mémoire universelle et numérique 

Le partage, ce n’est pas seulement le partage de biens matériels, comme une voiture ou un vêtement de soirée. Là encore, c’est du côté des arts numériques qu’il faut regarder pour éviter de serrer le terme de partage dans l’étau d’une acception marketing.

A l’instar des Humanistes de la Renaissance, qui ont développé la technologie de l’imprimerie pour traduire les grands textes antiques dans les langues vernaculaires de l’Europe,  les artistes du numérique ont ce souci de faire du web le lieu du  patrimoine partagé de l’humanité. Galiléen, le web représente cette ouverture d’un monde clos à un univers infini.

Humanpedia propose ainsi de « participer à la constitution d’une mémoire universelle hors tout contexte technologique en partageant oralement les grandes œuvres littéraires du patrimoine mondial et dans une version plus généraliste, toute la connaissance encyclopédique représentée par Wikipédia », explique David Guez à a rédaction.

David Guez. Photo : CS, Intégrales Mag
David Guez. Photo : CS, Intégrales Mag

A l’instar des peintres et des hommes de lettres de la Renaissance, du 14è au 16è siècles, les artistes numériques construisent une critique du progrès dont ils se veulent en même temps les ambassadeurs.  « Ce projet est parti d’une réflexion sur la fragilité de nos supports de sauvegarde numérique et du danger de la disparition de la connaissance, poursuit David Guez au sujet d’Humanpedia : « En effet, cette mémoire est de plus en plus exposé à une destruction rapide: orages magnétiques, destruction des serveurs principaux du réseau internet, moyens de conservation tel que DVD instables après une vingtaine d’années, données de plus en plus centralisés et gérés par des entreprises privées, virus…et pourtant, ce patrimoine universel de notre civilisation du « tout numérique » ne peut se passer de la question de sa pérennité ». Humanpedia avait reçu le Prix de la scam 2011, « brouillon d’un rêve numérique ».

La pléthore de nouveaux formats de l’investigation , qui sont autant d’arts du journalisme, inclinent à penser que l’on vit probablement un « Quattrocento » des arts numériques. Moment d’espoir où la terreur et la barbarie grondent cependant…

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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