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Zuckerberg à Barcelone : l’inhumaine image de la réalité virtuelle virale

ANALYSE PHOTOGRAPHIQUE 

Une photographie de la conférence de presse de Samsung, qui s’est tenue à Barcelone dimanche 21 février 2016 , interpelle la presse. Devant un parterre d’assistants sous casques de réalité virtuelle, Marc  Zuckerberg, le patron de Facebook, y est venu vanter la réalité virtuelle virale. Sans chaise ni casque, le suaire loose et le pas élancé.

« En arrivant, des centaines de Gear VR étaient alignés sur les chaises, reliés au réseau dans un enchevêtrement de fils, attendant les conférenciers placés tout autour d’une scène centrale. », décrit Éric Scherer en témoin de la conférence.

L’opération de communication, lancée par Samsung et Facebook la veille de l’ouverture du Mobile World Congress de Barcelone, le salon international consacré à la téléphonie mobile, est bien huilée : « les personnes présentes à l’événement, retirant leur casque, découvrent avec stupeur et ravissement la présence inattendue de la superstar du Web et la mitraillent avec leurs appareils photo. Avant que Mark Zuckerberg ne vante, sur scène, les capacités en matière de réalité virtuelle et de photos immersives du Galaxy S7, le dernier modèle de Samsung », analyse le site Pixels du Monde.

La venue à Barcelone de Marc Zuckerberg, moteur du nouveau triumvirat de la virtualité virale et qui entend pulvériser le record mondial d’amis virtuels, capables de faire et de partager des photos et des vidéos à 360, était annoncée. Et pourtant, les spectateurs paraissent ébahis à l’arrivée du patron de Facebook, celui-ci même dont ils sont la cible commerciale.

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Bleu Mécanique 

Le format rectangulaire allongé de la photographie sert de support à une composition structurée en deux parties. Cette partition fait apparaitre que le jeune patron de Facebook dispose d’espace, tandis-que les professionnels venus assister à la conférence sont amassés et contraints de contorsionner leurs  leurs bras entre les genoux. Zuckerberg sourit en voyant quelque chose que les spectateurs, plongés dans l’animation que leur procure le casque de VR, ne peuvent percevoir. Il regarde en face de lui, en visionnaire, alors que les autres ne sont pas en mesure d’appréhender la perspective. Le seul objet réel à portée de leurs yeux est le corps de Marc Zuckerberg.

« Si cette photo frappe, c’est par le contraste entre le sourire du voyant, et la foule assise et inexpressive des aveuglés. », analyse le chroniqueur Daniel Schneidermann.  « Mark – ça ne te semble pas étrange d’être le seul à marcher avec tes propres yeux, alors que tous les autres sont des zombies dans la Matrice ? », tance pour sa part un utilisateur de Facebook, dont l’interjection a recueilli plus de 3 800 « j’aime ». Outre Matrix, le casque évoque encore le lavage de cerveau décrit avec effroi dans Orange mécanique de Stanley Kubrik.

L’homme contre l’humanité

Curieusement, sur cette photographie, c’est moins la forêt de casques que le personnage sans couvre-chef qui dérange le regard.

Le chef, l’homme exceptionnel, est le seul a avoir un corps qui se meut librement et un esprit  indépendant . Cela, il le montre. Marc Zuckerberg aurait pu en effet porter lui aussi un casque pour partager la conférence parmi les auditeurs. Il aurait également pu arriver à un moment où l’assemblée avait encore la tête libre.

Mais non. Le jeune Zuckerberg se montre en sujet pour soi, c’est à dire un sujet d’imputation, qui n’a sa véritable réalité que parce qu’il a contribué à se faire lui-même – en l’occurrence, en bâtissant un empire nommé Facebook. Comme le prouve son pas déterminé, il est ce qu’il est par un devenir volontaire et une conquête personnelle. La porte de la VR vient de s’entrouvrir tel un sésame pour Facebook, dont le succès, soudain, semble promis à l’éternité. Les autres ne sont plus que des sujets d’attribution (des individus, des personnes, des « self »), stagnant la tête encerclée par un casque.

Ni photographie de reportage, ni Selfie, l’image, publiée par Zuckerberg himself sur Facebook au lendemain de l’événement, met mal à l’aise du fait même de son statut ambigu : elle ne dégage aucune extériorité possible. Ce qui est sur Facebook (au sujet de) passe sur Facebook (lieu de publication) par le voeu du patron de Facebook, unique personne identifiable sur l’image en question. Quand bien même le voyeur de la photo ne porte pas de casque de réalité virtuelle, il vit, en regardant la photo, le réel sous casque.

A travers ce cliché, ce n’est pas la réalité virtuelle qui a l’air angoissante en tant qu’elle aspirerait l’humanité dans un corps hybride composé de chair et d’artifice, mais la présence contrastante d’un seul homme qui s’affirme, démontrant,  tout sourire devant une humanité annihilée entre le réel et le virtuel , que l’homme existe, et qu’il détient le pouvoir, via le levier de la technologie, de tenir en haleine ses semblables. A quelle fin ? Ceux qui portent le casque l’ignorent et ne sont pas en position ni physique ni mentale d’interagir avec Zuckerberg. Ce qui parait inhumain ici, ce ne sont pas les objets technologiques, mais a contrario l’homme qui n’en possède pas.

L’inhumain n’est pas le fait de la machine, mais, paradoxalement, le propre de l’homme : le bleu glaçant de la photographie, c’est lui.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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