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« Les médias : oui ! Les journalistes, non !  » ou comment les spin doctors traitent la presse

Actualisé le 23 juin 2015 : Les deux documentaires Jeu d’influences viennent d’être  primés aux Étoiles de la #SCAM.


– CRITIQUE –

L’enquête de 300 pages co-écrite par Luc Hermann et Jules Giraudat, dernier volet du triptyque transmédias  » Jeu d’Influences« , paraît ce 9 mai chez La Martinière. A travers un dispositif inédit qui mêle investigation et immersion, on découvre comment les communicants traitent la presse.

 

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Les journalistes face aux artificiers de la vérité 

A travers le documentaire (2×52 minutes) diffusé le 6 mai à 20h35 sur France 5, le téléspectateur découvrait comment Jérome Cahuzac avait tenté de se délier de son mensonge à propos de son compte bancaire en Suisse, ou encore à tel point Castorama avait influencé le débat sur le travail du dimanche.

Au delà des révélations de circonstance sur la communication des grandes entreprises ou des hommes d’Etat, c’est l’artifice humain, comme volonté de puissance et de dépassement qui est dévoilé avec vigueur à travers ce deux fois 52 minutes. Lorsqu’un événement, parce-que trop exposé au scandale médiatique, induit en danger, il faut fabriquer de toutes pièces une autre réalité. Le but est de circonscrire les informations déjà fuitées, et d’étouffer ainsi le bruit médiatique d’une affaire. Le mensonge ? Pas seulement. Mentir, c’est encore affirmer quelque-chose. Pour nier, mieux vaut omettre. Agir en creux pour dérober les faits de tout ancrage au réel. A cet égard, l’ex-ministre du budget Jérome Cahuzac aura donné au téléspectateur une exemplaire leçon de rhétorique casuistique.

Unknown-2Et, c’est peut-être sous cet angle que l’on peut admettre l’épaisse ligne de fracture tracée entre les spin doctors et les journalistes. La finalité de leur travail est en effet opposée. Alors que les journalistes cherchent à disposer de la matière d’un événement en vue de le restituer (voire de l’arranger), les communicants sont mandatés pour créer un discours à partir d’un événement qu’il s’agit de considérer comme une réalité nulle. Leur rôle est de parler pour dire que rien ne s’est passé. Les communicants interviewés dans Jeu d’influences sont des maîtres artificiers. Ramzi Khiroun, qui apparaît dans le documentaire entrain de manipuler la presse pour blanchir le joueur de tennis Richard Gasquet d’un contrôle positif à la cocaïne, n’est-il pas surnommé par l’avocat Jean Veil l’ « artisan de la vérité » ?

Vilains communicants contre gentils journalistes ?

Au quotidien Le Monde, Luc Hermann faisait remarquer que les spin doctors, acquis aux techniques  de détournement de la vérité, étaient entrain de gagner la bataille de la communication : « Leur méthode est très au point. Ils abreuvent les journalistes de toutes sortes d’informations pour les noyer et orienter leurs recherches. Il leur est ainsi plus facile de faire passer des mensonges, notamment sur des dossiers délicats. »

Une approche qui fait dire au  communicant et blogger Olivier Cimelière que le documentaire de Luc Hermann est un réquisitoire à charge contre la communication : «  À ses yeux, la communication est l’outil abrutissant qui biaise les débats et intoxique les journalistes. », regrette Olivier Cimelière (Le Plus de L’Obs, 07/05/14). Les relations entre communicants et les journalistes sont-elles aussi tranchées que ce que donne à voir la série télévisée ? Unknown-3

Le documentaire Jeu d’Influences a t-il cherché à présenter des gentils journalistes manipulés par de ruffians communicants ?

Quand on regarde de plus près , on s’aperçoit que la série est moins manichéenne qu’elle n’y parait. Implicitement, Luc Hermann signale la passivité de certains journalistes, qui, tentés d’absorber un flux d’informations, sont exagérément réceptifs aux discours des communicants :« Ils (les spin doctors) capitalisent sur l’urgence des médias tout info, qui ont besoin d’être abreuvés en permanence. », admettait Luc Hermann, dans un entretien donné à l’hebdomadaire Stratégies, partenaire du dispositif transmédia. Cette attitude s’explique par un facteur conjoncturel, précisait le reporter au même journal : « Ils profitent aussi de la précarité de la presse, qui se traduit par une réduction des services d’investigation. Il ne leur reste plus qu’à choisir ensuite des médias dominants et à tabler sur le fait que beaucoup de journalistes sont assez feignants quand on leur apporte une vérité sur un plateau. », (Stratégies, 06/05/14 )

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Dans l’absolu, on peut regretter que le métier de communicant ait été présenté dans ses aspects les plus remarquablement grossiers. Mais, le documentaire cherchait à mettre au jour de la manière la plus claire et logique possible les processus de communication restés jusqu’à là obscurs, faute de révélations de la part des spin doctors qui les ont fabriqués. D’où une ligne démonstrative qui ne s’est pas risquée à la complexité.

Un jeu de points de vue

La force du dispositif est d’avoir articulé le documentaire à un serious game, imaginé par Julien Goetz et Florent Maurin, et produit par Premières Lignes et les Nouvelles Ecritures de France Télévisions. A travers ce récit immersif, retenu et bien rythmé, le spectateur éprouve le point de vue des différents protagonistes d’une opération de communication, ce que n’autorise pas la série télévisée.

Le joueur est dans la peau de Louis Esmond, le pdg d’une entreprise de BTP qui mise sur la construction HQE, dont le n°2 s’inflige subitement la mort. Une dépêche AFP tombe, la presse veut enquêter. L’intégrité de l’entreprise est en jeu. Il va falloir faire appel à un conseiller en communication de crise. images

D’abord, il y a cette identification entre le joueur et le patron pris en faute. Cynique salaud, naïf qui pèche par ignorance, ou un peu des deux ? Patrick Luaud, le communicant que vous allez convoquer, est loin d’avoir la morgue des barons interviewés dans la série. Il ne vous impose pas ses choix, mais vous porte conseille tout en vous mettant face à vos responsabilités. Et puis, il y a vos collègues, vos amis. Vos principes et vos priorités. La vie en vrai.

Les fonds dessinés, signés Fano Loco, interviennent pour contrebalancer le point de vue interne du chef d’entreprise cerné par l’urgence de la situation. Les éléments se chargent de décrire le sentiment d’anxiété éprouvé par le joueur, comme ces voitures rangées qu’on est contraint de regarder de très bas. D’ailleurs, selon le témoin, on remarque un certain aménagement géométrique des scènes illustrées.Unknown

Par la médiation du jeu, le process de communication de crise apparaît enfin à 360°, ce qui permet au joueur de saisir le rôle de chaque protagoniste, et en même temps de comprendre sensiblement que l’action des spin doctors sur les journalistes n’est pas réductible à l’exercice d’une manipulation. C’est en fait un système bien plus complexe.

Il était intelligent de présenter le livre Jeu d’influences à un lecteur averti, « aguerri », même, qui ne risquerait pas de confondre la minutieuse enquête réalisée avec un énième essai déplorant une situation où les journalistes se laissent instrumentaliser par des sophistes plus puissants qu’eux. Le livre invite en effet les détenteurs du quatrième pouvoir à la vigilance plus qu’au dépit.

In fine, l’intérêt du dispositif Jeu d’Influences est de parvenir à décrire la porosité des frontières entre le monde de la communication et celui des médias, tout en faisant surgir la différence de nature qu’il y a entre journalisme et communication.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).
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