L’Europe, ce vieil incontinent…

 

D I T O R I A L

 

La sentence est tombée comme un couperet : « le FN est devenu ce dimanche le premier parti de France ». Rien que ça… Ou encore : « le PS et l’UMP menacés par un séisme présidentiel ». Sans rire… Et cerise sur le pompon : « le jour de gloire de Marine est arrivé ». Sic.

Jusqu’à tard hier soir, les rédactions ont donc ressorti leurs dictionnaires des bons mots de la langue française pour nous gratifier de leurs plus belles trouvailles, histoire de tenter d’esquisser autant que faire se peut un compte-rendu du résultat d’hier, quite à noircir un peu le tableau avec des unes racoleuses à souhait… Certes, le résultat des élections est sans appel en France, puisque le Front National est très largement arrivé en tête du scrutin, au-delà même de ses espérances. Mais la portée de cette victoire des eurosceptiques reste malgré tout limitée, pour peu que l’on scrute ce résultat à l’échelle des 28. Exceptions faites de la France, du Royaume-Uni, du Danemark, de la Hongrie et de la Pologne, où ces formations populistes arrivent en tête, les partis d’extrême droite hostiles à la construction européenne ont vu leurs résultats en très nette progression, mais pas au point de pouvoir à eux seuls faire basculer le Parlement européen. Car concrètement, les trois principaux groupes politiques du Parlement vont continuent de peser, collectant à eux seuls 60% des sièges. Ils représentaient 70% du Parlement sortant. Stupeur et tremblement…

 

Une de la version électronique du Hufftington Post de ce lundi 26 mai 2014 consacrée aux résultats des élections européennes.

 

Que nenni ! Nos quotidiens qui raffolent par-dessus tout des situations de crise ont trouvé là une superbe parade pour rendre le scrutin européen plus attrayant. A l’exception du Hufftington Post qui a pris la peine de décortiquer un tant soi peu les résultats d’hier soir, se contentant d’évoquer une poussée « limitée » des europhobes, tous les quotidiens français semblaient se délecter ce lundi matin de ce résultat qui dénote une montée en puissance de l’eurosceptiscisme. Car avec sans doute une centaine de sièges pour cette prochaine législature, la droite extrême gagne incontestablement du terrain sur le Vieux continent, mais trouver un terrain d’entente pour des formations dont la seule particularité commune de départ est l’hostilité à Bruxelles ne sera pas une partie gagnée d’avance. Et Marine Le Pen, malgré ses 24 sièges (8 fois plus qu’en 2009), aura bien du mal à rallier le plus grand nombre d’eurosceptiques en vue de former avec eux un groupe parlementaire, demain à Bruxelles.

Projection en nombre de sièges des résultats des élections européennes de ce dimanche 25 avril 2014 : avec 25 % des suffrages exprimés, le Front national arrive loin devant l’UMP (20,3 %) et le parti socialiste (14,7 %).

 

Pourquoi ? D’abord parce que tous ne voient le parti frontiste d’un très bon oeil. Au Danemark par exemple, la formation d’extrême droite Dansk Folkepartis (DF) a elle aussi ravi la première place du scrutin. Mais pour son leader, Morten Messerschmidt, pas question de faire alliance avec le FN. Il déplore même que des formations comme « le Front National et Aube dorée gagnent du terrain. » La faute, ajoute-t-il « aux partis traditionnels (qui) trahissent les Européens ».

Le recul des formations traditionnelles ne signe pas nécessairement non plus l’explosion des partis populistes d’extrême droite. Il suffit pour le comprendre de prendre l’exemple des Pays-Bas : caracolant dans les sondages qui lui donnaient une avance très confortable (voir notre article de vendredi), PVV (Partij voor de Vrijheid, extrême droite) du charismatique Geert Wilders n’a recueilli qu’un peu plus de 12% des voix, alors qu’il avait obtenu 17% des suffrages en 2009. La déculottée, oui, mais pour PVV et l’agité du couvercle à sa tête…

Ne pas mentionner cela revient à occulter une partie du problème dans cette Europe que ses concitoyens jugent intrusive, quand ils ne lui tournent pas tout simplement le dos. Alors oui, le « vieux continent » éructe le mal-être qui le ronge, mais l’odeur qui se répand désormais est plutôt celle d’un « vieil incontinent »…

The following two tabs change content below.

Vous pouvez également lire