Tom Peter

Reporters free-lance : les nouveaux prolétaires de la presse ?

Avec la tribune publiée le 4 septembre dans le magazine américain The New Republic par Tom Peter, le débat sur le statut instable des reporters free-lance monte d’un octave :  selon le reporter de guerre qui a signé entre autres pour The Guardian, USA Today et The Christian Science Monitor, les groupes de presse ne peuvent plus se permettre de recourir à des journalistes indépendants qui risquent leur vie sans se porter garants de conditions d’exercice décentes.

Une apostrophe que les médias auraient tort de considérer comme un appel de buccins au pied du Colysée : après les exécutions de Steven Sotloff et de James Foley, c’est tout un modèle qu’il semble impérieux de remettre en cause.

Livrés à eux mêmes avant d’être livrés à l’EI

Dans les visages de Sotloff et de Foley,  qui ont illustré, immobiles, les journaux endeuillés, Tom Peter ne peut s’empêcher de reconnaître les contours de son propre parcours. A 31 ans, américain lui aussi, ce journaliste spécialisé dans les conflits et les questions militaires s’est rendu en Irak, en Afghanistan, en Syrie, au Yémen, en Cisjordanie, au Koweït et en Jordanie en tant que correspondant pour The Christian Science Monitor. USA Today, The Guardian, le Times de Londres, Global Post, The National, The Chronicle of Higher Education ont fait partie des titres de presse qui ont sollicité ses reportages et ses enquêtes. De même que The National Public Radio, CBS Nouvelles Radio, France 24, Société Radio-Canada télévision.

Tom Peter
Tom Peter

Dans le magazine d’opinion The New Republic, Tom Peter revient sur l’assassinat de James Foley et de Steven Sotloff pour avertir sur le danger que représente le statut précaire de free-lance, statut auquel étaient soumis les deux journalistes capturés et tués. Insuffisamment connus des institutions internationales (ambassades, ONG), en permanence à court d’argent, mal assurés et ne pouvant compter sur aucun soutien durable de la part de leur entreprise de presse, les deux reporters exerçaient leur profession dans des conditions indécentes.

Ils ont été livrés à eux mêmes avant d’être livrés aux djihadistes de l’Etat Islamique, estime Tom Peter. Eux comme tant d’autres journalistes aux Etats-Unis le sont.

De 2003 à 2012, les journaux ont sabré 16 200 emplois temps-plein de la salle de rédaction et en ont décomposé 38.000 autres, pour les transformer en des contrats à durée déterminée, des temps partiels, des piges. Aux Etats-Unis, les néo-journalistes ont pris le pli de se rendre sur des sites internet qui proposent des missions brèves, ou encore de consulter les annonces « Freelance journalist opportunities » dans la presse papier. Ils sont embauchés relativement rapidement, mais ne bénéficient que d’un faible suivi de la part de l’organisme employeur.

Journalistes à la découpe 

Les grands groupes de médias, obéissant à une logique de valorisation financière, et pour certains boursière, ont progressivement installé un modèle d’affaires qui consiste à soutenir le journalisme indépendant en s’appuyant sur une main d’oeuvre de pigistes précaires mais prête à tout, car honorée de signer dans des journaux  prestigieux. Aux Etats-Unis, les groupes de presse ont procédé à des restructurations, si bien qu’il ne reste que très peu de reporters qui ont un statut de type CDI.

Une enquête réalisée par l’American Journalism Review auprès d’une chaîne de télévision et de dix grands organismes de presse, dont Associated Press et Bloomberg News, fait apparaître qu’entre entre 2003 et 2011, le nombre de correspondants étrangers a chuté de 307 à 234. http://ajrarchive.org/article.asp?id=4997

Un tel modèle économique apparaît d’autant plus insoutenable après la disparition quasi concomitante de deux reporters indépendants américains. Tom Peter, qui parle de « failed free-lancer model », appelle les patrons de presse à réviser ce statut qui flotte dans un relatif flou juridique. Il pourrait s’agir d’envisager un barème de rémunération et de garantir notamment une assurance de défraiement, suggère le journaliste américain.

Une clarification qui invite à une nouvelle définition du journaliste » indépendant ». Au prix d’une démystification de la profession ?

 

 

 

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).
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