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Francophonie : ces dossiers cruciaux qui attendent Michaëlle Jean à l’OIF

DOSSIER SPECIAL 

 FRANCOPHONIE DAKAR 2014

La francophonie doit parler aux jeunes. C’est la conclusion du XVè sommet de la francophonie, qui se tenait à Dakar du 28 au 30 novembre. Michaëlle Jean, succédant à Abdou Diouf au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), a plaidé pour une « Francophonie moderne et tournée vers l’avenir ».

L’enjeu fondamental sera pour l’OIF d’offrir une lisibilité plus claire à la francophonie  auprès des nouvelles générations. Ni zone de libre échange économique, et encore moins union politique univoque, comment affirmer cet espace dont le tracé en filigrane est la communauté de langue ?

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Synergie culturelle Nord/Sud

Un des défis de l’OIF, a annoncé Michaëlle Jean le soir de sa nomination, sera de développer la coopération Nord-Sud en terme de production culturelle. On pense en premier lieu à l’audiovisuel, et au succès des chaînes françaises en Afrique conçues par des équipes locales. C’est le cas de CanalPlus avec sa chaîne A+ qui compte plus d’un million d’abonnés, et qui emploie 6 000 personnes à Abidjan. On peut aussi penser au Mondoblog de Radio France Internationale (RFI), une plateforme web qui forme des bloggeurs francophones répartis dans le monde entier. ; à des structures comme le OuagaLab , un fablab burkinabé qui se prépare à accueillir un hackerspace, un espace de coworking, un laboratoire des Logiciels, une salle de formation, et un incubateur de projets innovants. A l’heure du numérique, la francophonie de la culture ressemble à un réseau de médias et de start-ups.

Ce qui est du ressort de l’organisation internationale pour la francophonie, qui n’est ni un Etat, ni une société, ni une fondation, c’est la valorisation des patrimoines écrits des pays francophones. Indispensable pour que l’échange culturel ne se réduise pas à un commerce vide de sens.

« Conserver les témoignages de la création et de la pensée et rendre accessible à la recherche internationale les manuscrits des créateurs et des intellectuels est un geste profondément civique, par lequel nous affirmons notre identité et assurons la continuité, la vie de notre héritage culturel », soulignait Léopold Sédar Senghor en 1989 (« Mémoire de l’Homme », in Le Courrier de l’Unesco, « Les manuscrits modernes : un patrimoine à sauver », n°905, 1989). images-2

Aujourd’hui, la francophonie n’est pas le résidu de l’Empire Français, mais l’expression vivante d’une langue qui est, rappelons le, une langue d’émancipation. Pour la plupart des poètes qui ont écrit sous le joug de l’occupant français, elle fut un cri libératoire . Et cette langue, les jeunes doivent la connaitre en sa chair,  à travers les voix de qui l’ont habitée, déplacée dans l’incertitude et le courage de leurs luttes. Sans cet acte de transmission, la francophonie risque bien de perdre son âme.

Sauvegarder l’espace culturel francophone

images-6De manière plus terre-à-terre, les lettres locales sont le substrat de toute production culturelle propre à créer de la richesse et à gagner une visibilité à échelle internationale. Une série télé africaine sur A+ doit pouvoir puiser dans les oeuvres d’un grand écrivain du pays, comme c’est le cas en France, où la plupart des scenarii ont fait leur succès sur la base de siècles de littérature nationale.Un bloggueur des caraïbes doit pouvoir faire allusion à un auteur de son pays que tous les francophones reconnaitront, parce que ses livres seront édités et diffusés.

Or, dans de nombreux pays francophones du Sud, des manuscrits ou tapuscrits sont en train de disparaître, sous l’effet du climat ou des conflits. Et avec eux, des auteurs dont les idées et les récits manqueront cruellement aux générations suivantes.

Qui connaît le Victor Hugo malgache, Jean-Joseph Rabearivelo, romancier, diariste, poète, dramaturge et critique ? Ses oeuvres complètes viennent d’être éditées en deux volumes par « Planète libre » (CNRS Editions, 3500 p.), avec un appareil de notes ainsi qu’un dossier littéraire et critique sur sa réception.Rabearivelo-small300

Il faut sauver les manuscrits, mais il ne suffira pas de les reproduire et de les laisser à disposition sur le net ou dans le rayon « francophonie » d’une libraire. « Sans valorisation éditoriale et sans ambition scientifique, l’immense patrimoine écrit des pays francophones du Sud restera inaccessible », explique à Intégrales Mag Pierre-Marc de Biasi, co-directeur de la collection « Planète libre ». Pour découvrir un auteur, le public doit pouvoir connaitre ses procédés d’écriture, mais aussi le contexte culturel dans lequel il a écrit, la « fratrie » des écrivains qu’il fréquentait, son environnement politique.
Cartographier les manuscrits en danger en Afrique, dans le monde arabe et dans la Caraïbe, former de nouvelles générations de scientifiques et de techniciens pour collecter, inventorier, sauvegarder, analyser, numériser et éditer les corpus : c’est la forme concrète que pourrait prendre l’espace culturel francophone, pour répondre aux besoins des pays démunis de bibliothèques patrimoniales.

La synergie que veut promouvoir la canadienne fraîchement nommée à la tête de l’OIF se mesurera aussi à la capacité de valoriser et de partager ce patrimoine, fondement de sa culture et de sa transmission, sans lequel la francophonie pourrait bien perdre son âme.

Une logique de partage

Vu l’urgence – chaque année des corpus entiers d’écrivains disparaissent -, les premier dossiers qui attendent Michaelle Jean à l’OIF concernent la préservation du socle natif de la francophonie. Cette diplômée en littérature comparée, qui cite sans notes Aimé Césaire et admire le poète caribéen René Depestre, son oncle, devrait parvenir à sensibiliser les 80 Etats membres à la question vitale des manuscrits en péril. images-5

Le « Collectif des Treilles », qui rassemble des chercheurs et des représentants d’institutions francophones, souhaite que l’OIF mette rapidement en œuvre une plate forme d’édition numérique francophone mondiale, et un réseau international de bibliothèques de dépôt où les manuscrits seraient sauvegardés jusqu’à ce qu’ils puissent être restitués intégralement à leur pays d’origine. Une logique de partage plus que de propriété. La francophonie 3.0 dans sa dimension la plus universelle : un objectif crucial pour le prochain sommet, en 2016 ?

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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