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Les Etats-Unis veulent connecter Cuba

Mercerdi 17 décembre, dans un discours salué par la presse internationale, Barack Obama a promis l’assouplissement des restrictions sur l’exportation et la vente de biens et de services, insistant en premier chef sur le secteur symbolique de l’internet et des télécommunications. Fait révélateur des nouveaux liens que Washington entend instaurer avec Cuba, Obama veut connecter La Havane au reste du monde. Mais sur l’île, internet rame encore. 

« Todos somos Americanos ! »  a lancé Barack Obama au terme de son discours du mercredi 17 décembre où il plaidait un processus de normalisation des relations diplomatiques avec Cuba, après près d’un demi-siècle d’embargo. Au coeur de la « doctrine Obama »,  la liberté de la circulation de l’information, qui passe nécessairement par une ramification de Cuba au réseau internet mondial.

 Presque une semaine de salaire. Voilà ce que représente encore le coût moyen d’une connexion à internet pour un Cubain.  Si tant est qu’il ait pu s’offrir un ordinateur,  après avoir épargné l’équivalent d’en moyenne vingt mois de travail. Et sans parler de la facture d’électricité.

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A Cuba, de la connexion à quasiment chaque clic, tout est payant. Le citoyen cubain doit débourser pas moins de 4,5 dollars l’heure pour la navigation internationale, 1,5 dollar pour le courrier électronique et 0,60 dollar pour la navigation sur l’intranet national, avertit le Washington Post.  C’est pourquoi seuls 100 000 Cubains ont pu souscrire à un abonnement à Internet depuis l’ouverture de salles de navigation publiques en juin.

Selon La Havane, les limitations d’accès à Internet sont d’ordre  « technologiques et financières ». Jusqu’à 2012, Cuba était effectivement tenue à l’écart du réseau mondial des câbles sous-marins,  contraint de se contenter de la connexion satellite, plus chère et plus lente. La  fibre optique était également interdite à Cuba, du fait de l’embargo américain.

Contrôle des connexions, accès aux données

Pour l’ONG américaine Freedom House, le principal blocage à l’accès à l’internet à Cuba ne vient pas des fonds sous-marins où sont connectés les câbles optiques, mais du fait que le principe de libre circulation de l’information ne vaut pas à Cuba. C’est surtout la censure imposée par le gouvernement de Raul Castro qui expliquerait que seuls 26 % des Cubains sont aujourd’hui connectés à Internet. L’ONG américaine avance d’ailleurs que cet internet accessible à un quart de la population n’est pas le world wide web, mais correspond à une sorte d’Intranet national, où les principaux services (mail, encyclopédie, information) sont contrôlés par l’Etat.

Depuis vingt ans, le gouvernement cubain a en effet cantonné l’accès à internet à un « usage social », réservant presque exclusivement les connexions, surveillées, aux universités, aux administrations et services publics et à certaines professions, comme les médecins et les journalistes.

Toujours selon Freedom House, seuls 3 à 10 % des habitants auraient librement accès à l’ensemble du réseau, au sein des institutions, des ambassades ou en achetant au marché noir des cartes qui permettent une navigation clandestine. En parallèle, il s’est développée un marché parallèle des clefs USB. Par ce canal, les cubains ont accès à des fichiers de musique, de films, mais aussi à des informations venues de sites web étrangers. Des données en temps décalé.

Dans son discours du mercredi 17 décembre, Obama a contourné la question de la censure politique, préférant reconnaître que  les sanctions américaines sur Cuba ont privé ses habitants de la technologie de communication du XXIè siècle. Implicitement, il admettait ainsi que connecter Cuba à Internet permettrait d’ouvrir enfin au gouvernement et aux entreprises américaines des milliers de données au sujet des citoyens cubains, et retirait l’exclusivité de cette prérogative au gouvernement Castro.

Un nouveau marché pour les telcos et les médias internationaux ? 

En Août 2014, Google, conscient que l’internet était irrépressiblement appelé à se développer à Cuba et désireux d’être un acteur majeur de cet essor, n’a pas attendu l’allocution du président Obama pour augmenter ses prestations disponibles sur l’île, en y introduisant notamment Google Play et Google Analytics.

Cela fait deux ans, en effet, que le gouvernement cubain a mis en service Alba1, un câble reliant Cuba à la Jamaïque et au Venezuela, en vue de répondre à l’accroissement de la demande locale. Selon les chiffres publiées par l’Office national des statistiques de Cuba (ONE), il y avait, fin 2012, 834 000 ordinateurs sur l’île, dont 500 000 connectés à Internet. Selon l’Union internationale des télécommunications, le nombre de Cubains disposant d’un terminal mobile (smartphone ou tablette) serait passé  de 600 000 en 2009 à 2 millions en 2013.

Pourtant, à l’issue du discours du président américain sur le dégel des relations avec Cuba, Google a refusé de commenter  la façon dont la nouvelle politique aurait une incidence sur ses objectifs. Par dissection sur ses desseins futurs, ou par prudence ? Il n’est pas évident que l’ouverture brutale du marché cubain au marché de l’internet et des télécommunications soit une opportunité sans risques.

Sur le site américain Quartz, un représentant de la société Dyn, qui développe des infrastructures de réseaux, cite l’exemple de la Birmanie, où une douzaine d’opérateurs se sont battus l’année dernière pour conquérir un marché naissant, et ce malgré le fait que dans ce pays, qui est l’un des plus pauvres d’Asie, l’opérateur public avait conservé une position de quasi-monopole. Un schéma qui pourrait se reproduire à Cuba : «Les compagnies étrangères ont pensé qu’elles pouvaient venir et opérer sans avoir à faire face à des régulations et exigences qui pourraient baisser leurs profits», veut avertir Dyn.

En revanche, l’ouverture prônée par Obama pourrait aiguiser les appétits des médias internationaux, et pas seulement de CNN. Déclinée en espagnol depuis 1997, la chaîne américaine touche 13 millions de foyers et possède déjà des bureaux à La Havane.

France 24, qui vient de conclure jeudi 18 décembre un accord avec l’opérateur Cablevision pour avoir accès à ses abonnés en Argentine, envisage de lancer une version en espagnol de la chaîne. Avec elle aussi, des relais locaux à Cuba ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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