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Les six concepts qui ont fait 2014 passés au crible

En 2014, les mots qui ont « fait » l’année des médias  sont-ils encore des mots ?  
La plupart ne sont plus vraiment des concepts nouveaux, ni des néologismes investis d’une valeur métaphorique. 

2014 aura résolument été l’année du mot-bruit, qui parle de lui davantage qu’il ne communique  une vision des  événements, une tendance ou une idée. Le signe, replié sur soi, devient à lui-même sa propre référence. Apparemment déchargé de sens, allégé de toute aspérité, il est assuré d’une haute viralité sur les réseaux sociaux. Mais, les mots médiatisés n’ont-ils pas perdu de ce fait le pouvoir d’engager un véritable débat d’idées de nature à s’attaquer en profondeur aux doutes, aux préjugés et aux amalgames ?

C’est pourquoi, à bien des égards, le buzz est la captation stérile du temps de réflexion disponible, et empêche les lecteurs d’exercer un jugement de prudence sur les concepts qui circulent – lesquels pourtant ne sont jamais anodins. Passons au crible quelques termes qui ont, tout au long de l’année, animé la presse internationale.

 

1. La data, baudruche de l’année ?  

La révolution de la donnée sera-elle la troisième étape de la révolution numérique après l’informatique puis l’Internet, comme le prédit non pas un algorithme de recommandation, mais un humain, Henri Verdier, chef de la mission gouvernementale Etalab ?

Baudruche du management et du marketing brandie telle un ballon de fête en pleine crise, le mot double de big data, mix heureux d’anglais et de latin, évoque une opportunité nouvelle, une générosité bienvenue.

Son pendant, l’Open Data, exprime de façon sous-jacente un positionnement politique. Sous ce terme avenant, qui veut désigner les données publiques, se lit l’influence de la doctrine libérale.

Quels enjeux stratégiques, politiques et éthiques se cachent sous ce concept souvent admis par les médias sans grande précaution ?

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2. Daech, un mot pour dire la terreur 

Cette année, la France a découvert avec stupeur que le groupe terroriste Daech enrôlait, via l’internet, jusqu’aux confins de l’Europe. Si l’organisation islamiste radicale peut regarder jusqu’aux collines normandes, c’est surtout parce qu’elle a consolidé son influence dans un monde arabe en crise.

Comment de petites unités régionales, relais directs ou indirects de Daech, servent-elles les intérêts internationaux de la plus grande organisation terroriste au monde ? Enquête en Libye, où l’on s’aperçoit que le terme de « Daech » recouvre des réalités multiples et hétéroclites.
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4. « Embedded » : du journalisme engagé ou désengagé ?

En août, le média Vice a fait sensation en révélant des images de l’EI en Syrie et en Irak.  Dans quelles conditions les troupes de Vice sont-elles autorisées à filmer là où les chaines de télévision internationales reconnaissent qu’il est trop risqué d’envoyer des journalistes ? Céline Pigale, directrice d’iTélé, a elle même reconnu avoir acheté des images de Kobané.

Quelle est la finalité de ce genre hybride, entre gonzojournalisme et embeded journalisme, pour un agent indépendant de l’information, à savoir un journaliste ? Que signifie dès l’ors l’idée de liberté de la presse ?

 Shane Smith, l’insolent CEO de Vice, se gausse bien de ce type de questionnement. La baseline, c’est « l’absurdité de la condition humaine », clame t-il aux rédactions qui l’interrogent sur le succès de son média. En pleine période de crise de la presse…

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4. La « Francophonie » veut se faire entendre 

Ni zone de libre échange économique, et encore moins union politique univoque, comment affirmer cet espace dont le tracé en filigrane est la communauté de langue ?

Un des défis de l’OIF, a annoncé Michaëlle Jean le soir de sa nomination, sera de développer la coopération Nord-Sud en terme de production culturelle. On pense en premier lieu à l’audiovisuel, et au succès des chaînes françaises en Afrique conçues par des équipes locales. A l’heure du numérique, la francophonie de la culture ressemble à un réseau de médias et de start-ups.

Mais, ce qui est du ressort de l’organisation internationale pour la francophonie, qui n’est ni un Etat, ni une société, ni une fondation, c’est la valorisation des patrimoines écrits des pays francophones. Aujourd’hui, la francophonie n’est pas le résidu de l’Empire Français, mais l’expression vivante d’une langue qui est, rappelons le, une langue d’émancipation. Pour la plupart des poètes qui ont écrit sous le joug de l’occupant français, elle fut un cri libératoire . Et cette langue, les jeunes doivent la connaitre en sa chair, à travers les voix de qui l’ont habitée, déplacée dans l’incertitude et le courage de leurs luttes.  Indispensable pour que l’échange culturel ne se réduise pas à un commerce vide de sens.

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5. « Not in my name », ou le nom d’un malaise

En septembre, des musulmans du monde entier ont voulu dénoncer, pancarte #NotInMyName à la main, la barbarie des actes de l’organisation de l’État islamique, qu’ils jugent contradictoire avec la pratique éclairée de l’islam.

Une initiative qui n’est pas sans soulever de malaise : chaque citoyen de confession musulmane aurait-il à se désolidariser du crime de quelques individus musulmans ? Est-ce la société qui les rend implicitement à demi responsables ? Toutes les femmes du monde doivent-elles s’excuser pour Eve ?

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6. « Sharing economy » : l’économie du partage sera t-elle celle de l’échange ? 

L’économie ouverte et participative de l’internet pourrait nous amener vers un monde plus écologique, plus durable et plus démocratique, promettent des observateurs optimistes. En attendant, de plus en plus de start-ups numériques voient dans le principe partage une opportunité pour communiquer autour de leur marque. Le sharing washing aurait-il remplacé le green washing ?

Toujours est il que l’économie du partage propose des modes de dépassement de l’antagonisme individu/collectivité, où la personne est valorisée, et où la communauté n’est pas une abstraction impersonnelle. Grâce à l’internet ouvert et aux nouvelles technologies, chacun peut plus aisément observer, entreprendre, critiquer. Et c’est peut-être en cela que ce business modèle est indéniablement porteur d’un projet de société.

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Ne manquez pas notre rétrospective Intégrales : 

Une année de reportages télévisés

Cette année, Intégrales Productions aura couvert pour France 24, Canal Plus, Arte, la RTS et iTélé de nombreux conflits et crises dans le monde. 2014 aura été marqué par l’inquiétante montée de l’autoproclamé Etat islamique, le conflit ukrainien et la crise russe, les crispations récurrentes en mer de Chine ainsi que la résurgence des questions raciales aux Etats-Unis. Retour sur nos reportages, enquêtes et dossiers ; et  liens vers la presse internationale  (en anglais, en français et en espagnol).

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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