CWCVrR1WUAQo5oL

Quand les médias s’obsèdent sur ces musulmans qui votent FN

LE CRIBLE MEDIAS 

Sous la lame de la vindicte populaire, les musulmans ne sont pas seulement des terroristes en devenir. Ils représentent aussi un creuset pour le Front National, un parti d’extrême droite xénophobe et décisionniste. En 2015, jamais les Français de confession musulmane n’auront été autant stigmatisés. 

A chaque attentat revendiqué par l’organisation EI, refleurit sur les réseaux sociaux le hashtag #NotInMyName, lancé au lendemain de l’assassinat de l’humanitaire écossais David Haines, le 14 septembre 2014, par de jeunes britanniques musulmans en vue d’ inciter l’opinion à désolidariser l’islam des mouvances extrémistes agissant au nom de cette religion. Comme si tous les musulmans du monde avaient à se justifier après les actes de terreur commis par une poignée de criminels.

La France, frappée deux fois en 2015 par le terrorisme fondamentaliste, a vu sur son territoire le nombre d’actes islamophobes augmenter sensiblement cette année : après l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier dernier, le collectif contre l’islamophobie (CCIF) dénonçait une augmentation de 70% des actes perpétrés à l’encontre des musulmans. Entre le 7 et le 12 janvier, cinquante-quatre actes anti-musulmans avaient été recensés par le collectif, rapporte Le Monde. Près d’une semaine après les attentats de Paris et Saint-Denis, les Français voient ces actes, ces propos continuer de croître. Le journaliste de 20 Minutes William Molinié  twittait qu’un policier se disait «débordé» par les dénonciations et signalements basés sur des signes d’appartenance à la tradition de l’islam, à l’instar du port d’une djellaba blanche. Naceur Benyahia, président de l’association musulmane et cultuelle de la mosquée de Pontarlier dans le Doubs attaquée samedi 14 novembre, expliquait au Plus de L’Obs que «les musulmans sont fatigués de devoir toujours se justifier».

Pourtant, les médias français ont globalement agi dans le sens d’un appel à la raison, en insistant sur la distinction entre croyant de l’islam et islamiste radical.

Focus obsessionnel et opportuniste sur les musulmans

Effet collatéral de cette stigmatisation à outrance des musulmans : à l’approche des élections régionales, les médias se sont intéressés, de manière disproportionnée, à l’intention de vote des citoyens « d’origine maghrébine » ou « musulmans ». Une démarche contestable en son principe, étant donné que l’idée française de République, universaliste, induit de ne pas chercher à penser la vie civique en terme d’ethnie ou de culture. Les trois derniers mois qui ont précédé le scrutin, la presse a placé le focus sur ces musulmans qui votent FN, non sans opportunisme. Il est vrai que les contradictions apparentes augmentent les audiences.

photo 2
Le FN, contraint de composer avec la démographie du corps électoral français, n’hésite pas à draguer les électeurs « issus de l’immigration » au moyen d’une technique de communication qui est l’identification : un noir et un arabe sont là, toi aussi, rejoins nous.

« Ils s’appellent Farid, Karima ou Myriam, ils sont Français d’origine arabe, musulmans et… votent pour le Front national (FN). Ils ont adopté ses idées et militent pour les propager auprès des musulmans de France. » : telle est l’accroche d’une enquête menée par France 24 sur ces citoyens qui se revendiquent doublement « Français musulmans » et « électeurs du Front National ». L’enquête est intéressante dans la mesure où elle identifie enfin un phénomène qui constitue l’un des facteurs de l’expansion récente du FN génération Marine Le Pen et Florient Philippot. Et France 24 prend soin d’éviter les interprétations en donnant simplement la parole à des gens qui s’estiment tirés par le bas du fait de leur origine « arabo-musulmane », frein, disent-ils, dans leur effort d’ascension sociale. Avec le Front National, estiment-ils, le bon grain pourrait être séparé de l’ivraie, « ceux qui travaillent dur et qui élèvent leurs 4 enfants » de « la racaille qui n**** la France ». Comment ? Mystère. Mais les schémas simplistes sont des ferments de l’espoir.

photo 1
En tapant : « musulmans vote FN » sur Twitter, l’on trouve le contenu suivant, reproduit par cette capture d’écran : les résultats d’un sondage qui aurait été lancé à l’initiative du compte « musulmansdefrance ». Un taux important de twittos auraient répondu qu’ils se prononceraient en faveur du FN en cas de second tour avec le PS. Rien n’indique la valeur de cette « source ». 

Avec cette enquête du Point parue en octobre 2015, l’on s’aperçoit cependant que l’exercice médiatique peut être  dangereux, car il prête le flan à un autre amalgame, qui consiste à faire « du musulman » un citoyen perdu, avide de solutions rapides, petit bourgeois qui se fiche des principes de la République et de la démocratie et qui ne pense qu’à son confort quotidien immédiat :  « Des enfants d’immigrés ainsi que des musulmans prêtent l’oreille aux idées de Marine Le Pen. »  Bien que 4% seulement des jeunes issus de l’immigration auraient confié leur vote à Marine Le Pen en 2012, selon l’IFOP, « le tabou du FN » aurait sauté auprès des jeunes musulmans originaires du monde arabe.

Voilà que les musulmans ne sont certes pas tous des terroristes en puissance (« Mon voisin Mohamed est tout à fait clean »), mais ils sont tout de même, pour un nombre croissant d’entre-eux, des contempteurs de la démocratie prêts à se laisser flatter par un parti d’extrême droite nationaliste et anti-parlementariste , le Front National.

Dans l’enquête de l’hebdomadaire, trois préjugés se sont glissés.

On lit : « Pour sa campagne en vue des élections régionales en Ile-de-France, la tête de liste Wallerand de Saint-Just a ainsi prévu de distribuer à la fin du mois des tracts à destination des habitants des 203 zones urbaines sensibles (ZUS). » : il faut donc sous-entendre que les musulmans, ce sont les cités, les territoires en relégation.

« Exaspérés par les « provocateurs » qui exhibent la djellaba et par les salafistes barbus, ceux qui se proclament « musulmans patriotes » ont fini par se tourner vers Marine Le Pen, la contemptrice du communautarisme. » Donc, Le Point admet que Marine Le Pen agit contre le communautarisme, alors qu’elle fait tout pour stigmatiser les populations en exacerbant leurs origines culturelles ou géographiques. Au nom de « la laïcité », elle s’obstine à réclamer, par exemple, la suppression des menus hallal dans les cantines. Le Point admet aussi que le FN présente la seule alternative possible, dans les cités, aux prêcheurs fondamentalistes et à leurs sympathisants.

 Lorsque les médias se focalisent de manière exacerbée sur  « les musulmans » ou sur toute autre segment de la population française à travers le prisme de l’ethnie,  ils perdent certains aspects de leur esprit critique et font tout sauf obstruer la tâche des propagandistes de l’extrême-droite.

Plutôt que de tomber dans le piège des passions tristes, le Huffinghton Post a relayé le post humoristique du danseur Brahim Zaïbat, un garçon originaire du Maghreb et qui a passé sa jeunesse dans une cité, incitant à voter contre le Front National. Publié samedi sur Twitter, un selfie de lui avec Jean-Marie Le Pen endormi  juste devant lui dans un avion mentionnait, au second degré : « Mettez les KO demain en allant tous voter. Pour préserver notre France fraternelle!!! #jadoreça « . Le cliché pris par l’ex de Madonna a été retweeté plus de 7400 fois. 

CWCVrR1WUAQo5oL

 

The following two tabs change content below.
Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

Vous pouvez également lire