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Polémique du « burkini » : un inquiétant désir de décisionnisme

Faut-il autoriser ou non le port du « burkini » sur les plages française ? : peu importe le réel contenu du débat, les protagonistes, l’Etat de droit.  Il faut trancher, et vite ! C’est le message décisionniste lancé sur les réseaux sociaux et suivi par certaines communes. Au risque de provoquer des effets contraires à ceux qui étaient recherchés. 

Marketing communautaire 

Le « burkini », contraction de ‘Burka’ et de ‘bikini’, nom qui traduit à lui seul l’efficacité du marketing communautaire en vogue, a constitué la polémique estivale de 2016 en France. Le tissu de la discorde s’achète sur internet pour une soixantaine d’euros. Crée par une australienne de 48 ans, Aheda Zanetti, ce costume de bain en micro-fibres ou en lycra couvre tout le corps hormis le visage, cache les hanches et la nuque.

« Quand j’ai inventé le burkini, début 2004, c’était pour donner de la liberté aux femmes, pas pour la leur enlever.» affirme Aheda Zanetti a écrit une tribune sur le site du Guardian.

Mais, on se tromperait en tenant pour neutre ce vêtement qui s’apparente à une combinaison marine. Comme son nom l’indique, il apparait tel une suite pernicieuse du voile et de la burqa. « C’est un carcan sophistiqué dans lequel on enferme les femmes sur les plages qui sont censées être des lieux de villégiature et de détente« , prévient Fatiha Daoudi, juriste, politiste experte en genre et droits humains dans une tribune publiée sur Le Huffington Post Maghreb.  « Le burkini n’est pas un vêtement comme un autre. Il fait partie d’une stratégie qui, si elle est encouragée par des avis permissifs, finira par arriver à son but final: interdire l’espace public aux femmes! », avertit cette experte marocaine.

Alerte à Maliburkini !

Pourtant, bien des femmes ont acheté le vêtement d’eau dans le but de pouvoir enfin concilier une pieuse pudeur avec la libre pratique du bain de mer. Tout le contraire, donc, d’une régression. Mais, ce même maillot intégral, d’autres le revêtissent – ou sont forcées par leur père ou mari de le faire – dans l’esprit d’affirmer aux yeux de tous une appartenance ostensible à une certaine vision de l’Islam où le corps de la femme est un objet à dissimuler des yeux masculins.  Le descriptif fait par l’association Smile 13, qui avait voulu privatiser une journée un parc aquatique près de Marseille, le Speed Water Park, précisait sans ambiguité qu’«exceptionnellement le parc autorise la baignade en burkini/jilbeb de bain», une autorisation négociée par l’association en raison de la présence de «maîtres-nageurs hommes». Outre les burkinis, les tenues acceptées seront au minimum «un maillot une pièce avec paréo ou short-caleçon».

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Face à ce qui est passé sans nuance pour une poussée de communautarisme effronté, certaines communes balnéaires françaises ont joué le rapport de force et ont produit des arrêtés anti-Burkinis, comme d’autres villes au même moment ont multiplié les arrêtés anti-Pokemon Go, un autre envahisseur de place du village. Du Pas-de-Calais jusqu’à la Corse, au moins 17 communes sont actuellement concernées par l’interdit-Burkini. Le maire (Les Républicains) de Cannes, David Lisnard, a été le premier, fin juillet, à proscrire le burkini sous peine d’une amende de 38 euros, suivi  le 5 août par Lionnel Luca, le député et maire (LR) de Villeneuve-Loubet,  une commune située dans le même département. Les motifs invoqués clapotent dans l’imprécision : liberté de la femme à disposer de son corps indépendamment des menaces des hommes au lieu de le couvrir par obéissance ou par crainte, provocation ostentatoire, apologie de l’extrémisme religieux…un pays ou bikinis, cornettes et scapulaires se côtoient au bord de l’eau a bien du mal avec cet OVNI.

Police des moeurs

Sur le fond, instaurer en France en 2016 une police des moeurs a de quoi étonner. Paris serait donc à cet égard l’égale de Raqqa ?  Le quotidien britannique The Telegraph n’hésite pas à soutenir que   « Les vrais ennemis de la liberté ne sont pas les femmes qui portent des burkinis, mais les politiques qui veulent les interdire. », car « Comme un régime théocratique, l’interdiction du burkini à Cannes oblige les femmes musulmanes à choisir entre leur religion et leur identité nationale, et suggère pernicieusement que leur choix du vêtement est une déclaration politique, que ce soit le cas ou non. »

Bourkinistes. Dessin : Clara Schmelck
Bourkinistes. Dessin : Clara Schmelck

Et puis, où poser les limites de cette nouvelle forme de bienséance ? Le 23 aôut,  la police municipale de Cannes a demandé à une femme portant un simple hijab (foulard de tradition islamique) de quitter une plage cannoise ou de payer une contravention. Le maire estime que les policiers peuvent verbaliser toutes les tenues jugées « ostentatoires ». Une traque qui facilite les lynchages publics : « Les gens lui demandaient de partir ou d’enlever son voile, c’était assez violent« ,  rapporte dans L‘Obs Mathilde Cusin, une journaliste qui a assisté à la scène. « J’ai eu l’impression de voir une meute s’acharner sur une femme assise au sol en pleurs avec sa fillette. Ce qui m’a choquée, c’est que c’était surtout des trentenaires, pas des personnes âgées comme on pourrait l’imaginer. » La photo de cette dame humiliée par la police dans le plus passif silence des vacanciers en arrière plan a fait rapidement le tour des réseaux sociaux. Or, un hidjab ou une kippa sont des couvre-chefs qui ne troublent pas l’ordre public, puisqu’au contraire d’un voile intégral, ils ne cachent pas l’identité de la personne qui les portent. Dans un contexte où les Français de confession musulmane sont discriminés voire harcelés* presque tous sans exception depuis une quarantaine d’années, le débat sur le Burkini exacerbe les passions.

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Décisionisme ou Etat de droit

La polémique du « Burkini » et les suites qu’elle a provoquées aura montré une tendance tout aussi  dangereuse pour la République qu’un costume de bain investi d’une valeur bigote, identitaire ou idéologique : le goût pour le décisionisme au lieu de la médiation du dialogue démocratique. Le décisionisme, concept développé par le philosophe Carl Schmitt dans sa Théologie politique, est l’expression d’une remise en cause de l’Etat de droit. Dans un Etat de droit, l’État, ou le politique, est  « pris » dans le droit. Il n’a aucune extériorité par rapport à l’ordre juridique. Il n’en est pas la source. Le droit étant censé réguler toute la réalité qui lui est extérieure, il ne pourrait jamais rien se passer – dans la vie ou dans l’ordre concret des choses – qui vienne troubler le système juridique d’un État qui administre, mais ne gouverne pas. Le « décisionnisme » de Schmitt s’inscrit en faux contre un tel normativisme et pose qu’« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ». Une costume de bain identifié « islamique » sur les bords de la Mare Nostra : voici une situation exceptionnelle.

Les réseaux sociaux détestent l’indécision 

Les réseaux sociaux, parce-qu’ils sont investis de toutes les pulsions passionnelles des individus, sont des contempteurs du libéralisme démocratique. A lire les commentaires sur  Facebook  au sujet du « Burkini », l’attitude libérale n’est que l’attitude indécise. Chacun va de ses arguments pour clamer l’urgence de l’action, cela au prix d’un refus du rationalisme et de l’état de droit, perçus comme obstacles à la décision et à la volonté. Et les mairies se mettent à obéir à cette opinion publique de première ligne.

Vu d’Europe, les décisions très rapides de certains maires Français dénotent une forme de démagogie contraire avec le processus de dialogue propre à une démocratie. La BBC, chaîne britannique publique, a  interrogé plusieurs  femmes de confession musulmane sur ce qu’elles pensaient de l’interdiction du port du burkini sur certaines plages françaises. Pour Aysha Ziauddin, de Norfolk, à l’est de l’Angleterre, ces arrêtés municipaux représentent « une attaque islamophobe contre les musulmans ». La polémique a enflé sans que soient écoutées les femmes qui soutiennent le droit de porter ce maillot de bain qui étonne les plages européennes.  On s’aperçoit que le Burkini, indéniablement identitaire pour certaines, est au contraire pour d’autres vécu comme un réel facteur d’émancipation. D’ailleurs, les divers groupes Salafistes rejettent unanimement ce costume de bain au titre qu’il est impie, car suggérant la permission d’une baignade mixte. « Je n’aurais jamais osé aller à la plage sans ça, et j’y suis allée« , me souffle dans le vacarme du métro une parisienne âgée qui rentre de vacances accompagnée de sa fille. « Mais pourquoi on appelle ça Burkini ? Je ne porte pas la Burka, moi ! », tient-elle à me préciser, l’index relevé. Le Burkini ne voile pas le visage. « Par contre, le faire porter à des petites filles, c’est abusé ! » tranche sa fille.

La mer, la piscine municipale et le centre aquatique privé sont ils des lieux de baignade collectives qui doivent-ils relever du même statut juridique ? Toutes les façons du vêtements sont-elles tolérables ? Le Burkini porté par une femme majeure ou par un enfant méritent-ils de recevoir la même approche juridique ?  Pourquoi une simple combinaison et un bonnet de bain ne conviendraient-ils pas à des personnes qui n’ont pas envie, et à bon droit, de se baigner en tenue plus légère ? C’est de ces questions dont il conviendrait de discuter démocratiquement dans les communes.

En tous cas, la polémique a provoqué  le contraire de l’effet escompté : une hausse des ventes de Burkinis. « Les ventes de cette tenue de bain islamique ont grimpé, a fait observer  mardi Aheda Zanetti.  Quant aux images de verbalisation brutale d’une femme voilée, inutile de dire qu’elles sont pain béni pour la propagande islamiste de Daech, via son agence Amaq.

  • Ces témoignages de jeunes femmes d’origine arabe vivant en France montrent qu’il est quasi-mpossible de s’émanciper à cause des discriminations. Mais diable pourquoi ne pas avoir inventé des maillots de bain islam friendly-qui ne fassent pas le jeu des extrémistes et des identitaires furieux en s’appelant Burk-ini ? France, invente-toi !
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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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