Une trop lointaine blessure

Algérie, guerre, interdits, amours, folies, identités meurtries : Avec « la Blessure », le journaliste Jean-Baptiste Naudet signe, d’un fulgurant jet au vitriol, un exceptionnel premier roman à l’écart des sentiers battus. Du moins de ces sentiers battus par les grandes maisons qui se plaisent à souffler le chaud et le froid, notamment sur le plan littéraire. Je vais vous montrer que ce livre est l’antithèse de cette fumisterie…

 

Le problème avec la folie : c’est qu’elle surgit sans crier gare. C’est probablement ce qui la rend si humaine, à notre portée, si implacable, si détestable au quotidien.

On ne sait pas non plus ce qui peut la justifier, lui donner corps, sans faire l’effort considérable de tenter de l’apprivoiser un minimum. Mais jouer le jeu est quelque chose de difficile, car cela signifie passer par quelques étapes impondérables, au risque de se brûler avec des secrets difficiles à accepter.

La folie de Danielle est intervenue impitoyablement, brusquement, mais une autre alternative aurait été inconcevable en l’espèce, et ne pas le faire n’aurait que retarder l’échéance.

Danielle, n’est ni plus ni moins que la mère de Jean-Baptiste Naudet, grand reporter spécialisé dans les Balkans et la Russie, qui signe ici un brûlot d’une exceptionnelle générosité et brutalité : sans livrer au grand public des secrets de fabrication dont l’auteur lui-même a choisi de ne pas se cacher, il est nécessaire de rappeler que ce livre a été commis dans un état relativement semblable, du reste, à celui de sa mère aux moments les plus aigus de se folie à elle. Trois mois que l’auteur qui a su apprivoiser ses propres démons, a passé cloué dans un lit d’hôpital, incapable de s’expliquer pourquoi il s’était retrouvé là.

Robert, un appelé au cœur tendre

Danielle, héroïne ravagée par un amour dont la guerre finira par la priver, est amoureuse de Robert : lui est appelé de la guerre d’Algérie. Elle est étudiante en pharmacie. Le couple, porté par un amour dont il faut noter la rareté, maintient ce lien quasi rilkéen au travers de correspondances, régulières, sensibles, intimes, incroyablement intimes.

« Bourré au rouge acide qui tâche, visage couperosé, un colon de la colo, un « sac à mol » avec la dalle en pente, jure qu’il vient mater les « Viets » les « niakoués » en Indo. Et que bientôt, il « va se faire » les « bicots », les « fellouzes ». Il fait comprendre a ces bleus qu’il est sévèrement « burné ». Il raconte aux hommes qui rient bêtement, sans trop comprendre, des blagues racistes et vaseuses ».

Tel est le quotidien de ce jeune appelé à l’esprit alerte : Robert observe les événements d’Algérie avec cette distance qui fait les grands hommes. Mais le destin et l’injustice d’un conflit dont on continue de ne parler que trop peu aujourd’hui vont finir par le rattraper. Et sa mort agira comme un couperet dans la tête de cette jeune femme qui refusait d’envisager une telle éventualité.

Jean-Baptiste Naudet, comme s’il ressentait des années plus tard la monotonie cinglante d’une histoire passée dont personne n’osait vraiment questionner le fond comme la forme, a choisi d’aller « enquêter », parce que c’était vital et capital à la fois.

Et si la mort du sergent Robert Sipière pouvait apporter quelques éclairages instructifs sur ce qui a pu pousser sa mère, au seuil de l’abandon, à se retrouver un jour quasi étouffée dans son propre vomi, à ressasser inconditionnellement ce même drame dont son jeune adolescent de fils ne connaissait rien ou à peine, que dire alors de la vie familiale qu’elle mènera après ce douloureux épisode, comme pour improviser un impossible deuil.

Accepter d’aller plus loin, jouer le jeu de révélations ténues qui pourraient potentiellement engendrer plus de peine au pré-adolescent que l’auteur était au moment où certaines vérités lui sont apparues, c’est réaliser que la thérapie de nos souffrances passe par une généalogie de nos peines.

Que ce livre ait servi à lui indiquer une seconde voie dans l’apprentissage de ses propres turpitudes ne fait pas l’ombre d’un doute, comme il est incontestable que le drame familial dont il est parvenu à faire un récit s’inscrit dans une continuité toute personnelle : celle d’un reporter de guerre soucieux de comprendre comment il en est lui-même arrivé là.

Pour mieux s’en sortir lui-même…

Farouk Atig

• La Blessure, de Jean-Baptiste Naudet, L’iconoclaste, 304 p., 19 €

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