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Fricophonie à l’université

L’augmentation drastique des frais d’inscription dans les universités françaises imposés aux étrangers d’origine non-européenne va porter un coup à la francophonie.

« Bienvenue en France ! » proclame la campagne de communication en faveur de l’accueil des étudiants étrangers à l’université (facultés et écoles). Bienvenue sauf aux Algériens, aux Haïtiens, aux Sénégalais ? Ces pays, parmi d’autres, ont des devises nationales défavorables pour les jeunes contraints de se financer un cursus en euros.

« Mais au nom de quelle politique pourrions-nous accepter qu’un étudiant marocain, sénégalais ou haïtien doive payer en France des droits d’inscription seize fois plus élevés qu’un étudiant belge, suisse ou québécois ? Comment imaginer qu’ils puissent coexister, sans un sentiment profond d’injustice, dans les amphithéâtres d’un pays qui a fait de l’égalité des droits le maître-mot de son organisation sociale ? » se demandent les signataires d’une tribune parue ce 18 mars 2019 dans Libération.

Accepter les candidatures d’étudiants francophones issus de pays du Sud sur critères financiers ? Une ineptie, quand on sait l’apport des étudiants étrangers à l’université française (facultés et écoles) depuis plus d’un siècle : émulation, partage, ouverture d’esprit.

Mesure discriminante

Treize universités viennent d’annoncer qu’elles n’appliqueront pas l’augmentation des droits d’inscriptions pour les étudiants non européens à la rentrée 2019. En effet, il est injuste de sélectionner des étudiants sur le critère financier, au lieu de prendre soin d’étudier les dossiers académiques des candidats.

La mesure est discriminante par rapport aux étudiants Français, lesquels bénéficient tous d’aides financières réduisant le coût de leur inscription universitaire à la quasi-gratuité.

De plus, les lycéens Français ont la possibilité de s’inscrire en faculté après avoir obtenu leur baccalauréat quelles que soient leurs réelles appétences et motivations académiques. Beaucoup fréquentent ainsi les bancs de la fac par dépit, sans s’exiger à eux mêmes la rigueur et l’assiduité indispensables pour progresser et s’entraider (hormis dans les filières dites « sélectives », où l’implication, l’émulation et la solidarité existent aussi bien qu’en apprentissage, en BTS, en classes préparatoires et grandes écoles). Ce dispositif, qui coûte plus de 10 000 euros par étudiant et par an à l’Etat, nuit à la clarté et à la qualité de l’offre de formation universitaire en France.

L’anonymat fait loi. La seule concurrence insidieuse par l’argent règle les rapports entre étudiants. Demander aux jeunes étrangers de débourser seize fois plus que ne le font les Français ou les Belges pour des cursus où ils souffriront d’une absence de suivi pédagogique et d’un climat délétère paraît indécent.

Mauvais coup de com pour l’université française

Enfin, une telle mesure est inefficace, car les éléments les plus intéressants, c’est à dire non pas nécessairement les « excellents élèves » mais les plus passionnés et les plus disposés à faire des efforts dans une voie choisie, ne sont pas toujours les étudiants les plus fortunés, d’ailleurs souvent plus tournés vers les beuveries et les virées shopping que versés dans les études, et dépourvus de reconnaissance pour l’institution. A une masse d’étudiants nationaux égarés et désinvoltes s’ajouteraient de nouveaux profils dilettantes, ce qui est peu favorable au climat de travail.

L’université perdrait en qualité de recrutement, et dans un second temps, en qualité d’enseignement, les enseignants-chercheurs étant contraints de faire avec leur public. La perspective de s’adresser à une assemblée d’étudiants oisifs et arrogants qui obtiennent des diplômes à l’usure grâce au pécule parental n’est en effet pas très stimulante.

Néfaste pour l’image des facultés et des écoles, une sélection des étudiants étrangers par l’argent relève d’une piètre communication. Elle ferait fuir les étudiants les plus résolus vers le Canada, la Grande Bretagne ou la Chine. A terme, la France ne parviendrait plus à former autant de chercheurs que par le passé. Or, la recherche est l’ADN de l’université, qui n’est pas un établissement d’enseignement élémentaire ni secondaire.

Des écoles comme Sciences-po, HEC ou l’Ecole Normale Supérieure bénéficient chaque année de l’arrivée d’étudiants hors-UE accueillis sur dossier académique et non sur présentation du portefeuille, et qui, en plus d’accroître le champ d’influence scientifique et culturelle de ces établissements, contribuent à l’ouverture d’esprit des étudiants européens présents. Les idées et les initiatives se construisent à travers les échanges qu’il peut y avoir entre étudiants du monde entier.

Sans le concours d’étudiants étrangers qui avaient le potentiel et la determination pour poursuivre des études post-bac, la France ne serait pas ce qu’elle est. Pas de Marie Curie, pas de Boris Ephrusi, pas de Cornelius Castoriadis, pas de Costa Gravas… Les étudiants étrangers ont participé au rayonnement des sciences exactes, des sciences humaines et des arts en France.

« Culture Prime », un site du service public, sort les archives sur ces illustres étrangers qui ont fréquenté les universités françaises, contribuant à façonner leur identité scientifique et culturelle : https://www.facebook.com/83625483348/posts/10156928148198349/

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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