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La révolution à rebours

Éditorial du 25 septembre 2019

 

Le verdict, tombé comme un couperet, a été annoncé en grande pompe ce matin par une note lapidaire de l’organe de presse officiel algérien : 20 ans pour ceux des prévenus jugés par contumace, 15 ans pour les autres.

À 50 kilomètres à peine au sud d’Alger, le tribunal militaire de Blida a condamné Saïd Bouteflika, frère cadet et conseiller du président déchu, l’ex-général de corps d’armée Mohamed Mediène, dit « Toufik », patron des renseignements de 1990 à 2015, et son successeur, le général Athmane Tartag, dit « Bachir », à des peines exemplaires et inédites au chapitre judiciaire algérien.

La fin de l’impunité judiciaire ?
Il adresse par la même occasion un cuisant avertissement à l’égard des anciens caciques proches d’Abdelaziz Bouteflika, répétant à l’envi qu’il est seul maître à bord, et libre de trancher la tête des anciens intouchables comme bon lui semble. Accueillie avec une certaine réserve et même méfiance par la rue algérienne, cette sentence marque d’un fer rouge au front de ceux qui se croyaient épargnés que le temps de l’impunité est désormais révolu.

Risque de fracture avec la société civile
Mais il est aussi un avertissement contre ceux, civils ou militaires, tentés par la désobéissance, l’insurrection ou l’anarchie. Comprenez contre tous les activistes ou opposants politiques encore libres de circuler à l’heure actuelle, et dont les positions jugées hostiles (à la télévision, sur les réseaux sociaux ou lors de débats publics) à l’égard du tout-puissant chef d’état-major de l’armée sont scrutées à la loupe.

Episode incontestablement inédit de la justice (non pas civile, mais bien militaire) qui a toujours jusqu’ici protégé les puissants, cette séquence s’apparente aussi, à la lisière de sa probité absolutiste, à un cinglant revers pour les personnalités encore influentes du FLN (Front de Libération Nationale, ancien parti unique, ndlr) qui se croyaient à l’abri, et qui en réalité ne le sont pas du tout.

La clique des faiseurs de roi habituée à souffler le chaud et le froid sur le monde politico-financier algérien ne marche plus seulement sur des œufs mais bien sur la braise, certains croupissent d’ores et déjà en prison, d’autres ont pris la fuite quand ils le pouvaient encore, et ce alors même que le chapitre civil des accusations de corruption aggravée dont certains prévenus pourraient s’être aussi rendus coupable n’a lui pas encore été ouvert.

L’étrange silence de la France
De l’autre côté de la méditerranée, si la prudence et le mutisme règnent, ce n’est pas parce que la diplomatie d’ingérence n’est que de l’histoire ancienne, mais simplement parce que le jeu d’influence exercé par certains des prévenus (à commencer par Saïd Bouteflika) dans les rapports bilatéraux avec la France confine à une discrétion plus que nécessaire et surtout à la retenue.

Sentence implacable aussi pour la dirigeante du Parti des travailleurs (trotskiste), Louisa Hanoune, jugée avec d’autres pour sa participation à une réunion clandestine que l’ensemble de ces protagonistes aurait fomentée dans le but de faire tomber le pouvoir intérimaire et de se replacer dans l’échiquier de l’après-Bouteflika.

Intouchables, vraiment ?
Sans surprise, c’est bien à l’écart des caméras que s’est tenu cet emblématique procès expédié en moins de 24 heures, en particulier parce que l’agenda social mobilise à la fois la justice et ceux tentés de lui souffler discrètement la direction à prendre, au premier rang desquels Ahmed Gaïd Salah –homme fort et chef d’état-major de l’armée algérienne- que certains des comploteurs espéraient voir destitué pour de bon.

Hier, des nouveaux rassemblements d’étudiants ont eu lieu sans encombre dans plusieurs villes du pays. Mais ce qui retient l’attention du pouvoir intérimaire, c’est évidemment ce 32ème vendredi de mobilisation qui se tiendra après-demain, surtout après l’importante vague d’arrestations qui a émaillé le précédent rendez-vous hebdomadaire.

Vers un durcissement du rapport de force ?
De nombreux analystes redoutent que la crispation des forces de l’ordre et du pouvoir militaire, autant que leur détermination à vouloir à tout prix imposer la date du 12 décembre 2019 pour les présidentielles, ne conduisent à de violents débordements dans deux jours, alors même que les manifestations s’étaient jusqu’ici tenu, à la surprise générale parfois, dans un calme relatif.

Des centaines de milliers de manifestants ont prévu de descendre dans les rues pour un rendez-vous qui promet d’être inédit, demandant à la fois comme chaque vendredi le départ du chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah et du gouvernement de transition, mais aussi la libération des prisonniers et des activistes.

Farouk Atig, à Alger

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