Algérie, virage à 180°

Changement de stratégie, changement d’époque : le projet de loi de finances 2020 dévoilé ce mercredi par les autorités algériennes tourne définitivement la page d’une certaine manière de penser l’économie. Pour la première fois depuis 14 ans, le plus grand pays d’Afrique renonce au sacro-saint principe du non recours aux aides financières régionales et internationales, autant dire un pas de géant : mais pouvait-il en être autrement ? 

Avec une économie chancelante, sujette aux soubresauts politiques et intimement liée aux caprices des marchés de l’hydrocarbure dont elle est l’un des principaux exportateurs mondiaux, l’Algérie montre clairement qu’elle entend changer de cap, témoignant au passage des gages de bonne volonté sur le plan international. 

Primo : le recours au fameux 51/49 qui conditionnait jusque là l’implantation de sociétés étrangères sur le sol algérien est définitivement abandonné. L’annonce avait été faite il y a quelques semaines, ouvrant ainsi la perspective encourageante et favorablement accueillie par les marchés d’attirer les capitaux étrangers qui étaient jusque là tenus hors-jeu.

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Deuxio : l’Etat entrevoit de nouvelles perspectives économiques et autorise pour la première fois depuis 15 ans le recours à l’aide du FMI (notamment) pour stimuler son économie. Le passage à l’acte devrait se faire en douceur, l’Algérie comptant parmi les bons élèves auprès des institutions financières. En douceur aussi parce que -et cela n’a rien d’anodin- Alger n’expose en réalité que très peu son économie à court terme puisque revenir au recours à l’emprunt délaissé en 2005 permettra au pays de « bénéficier de conditions avantageuses de financement auprès de ces institutions », à en croire du moins le gouvernement intérimaire qui entend ainsi, par la même occasion, flatter sa politique intérieure.

La fin d’une époque

Cet engagement rappelle qu’au plus fort des années, 2000 l’Algérie était allée jusqu’à se payer le luxe de compter parmi les rares créanciers du FMI (à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de dollars) alors même que la crise financière frappait de plein fouet. C’est plus ou moins à la même époque que le pays, fort d’un sous-sol riche en hydrocarbures, sût se constituer un joli pactole de réserve de changes dont l’indice annuel équivalait, voir dépassait en 2014, les PIB du Maroc et de la Tunisie réunis.

Cette volonté de stimuler son offre indique que la 55ème économie du globe entend aussi maintenir sa jeunesse (représentant 70% de la population) sur place, et lui faire renoncer à ses rêves d’Europe. Sur l’échelle continentale, l’Algérie ambitionne par la même occasion de discrètement déloger son ennemi de toujours, l’Egypte, dont elle convoite la place sur le podium des économies africaines. 

Autre exemple de cette volonté d’assainissement : l’Algérie s’engage à ne plus recourir à la politique de la planche à billets pour remettre artificiellement sur les rails son économie vacillante. Cette mauvaise habitude couplée à une politique sociale du tout-offrant, en particulier en matière de logement, avait fini par creuser les inégalités et porté directement atteinte à la stabilité financière du pays.

Ces annonces interviennent alors qu’une grogne sociale de grande envergure agite les affaires politiques depuis plus de 6 mois. Au 32ème vendredi d’une mobilisation sans précédent, l’Algérie se cherche désespérément un chef d’Etat, après avoir poussé vers la porte de sortie le président déchu, symbole d’un autre âge et qui rêvait de briguer un 5ème mandat. 

Des engagements pour l’avenir

Geste fort s’il en est, promesses tous azimuts et engagement sur le plan domestique mais également international, seulement qu’est-ce que tout cela signifie au juste et pourquoi ce gouvernement de transition prend-il un virage si spectaculaire et inattendu ? 

Vraisemblablement, si l’agitation sociale persiste, alors même que Bouteflika n’est plus de la partie, c’est également parce que les gestionnaires des affaires courants se trouvent être eux-mêmes d’ancien proches du clan précédent. 

Cette opération séduction ne doit donc rien au hasard, elle traduit une volonté de la part d’un pouvoir usé de faire peau neuve et amende honorable : fait connu du grand public, Abdelkader Bensalah, président par intérim âgé de 77 ans, a été opéré en 2015 d’une tumeur cancéreuse pesant directement sur ses capacités à gouverner. 

C’est une des raisons pour lesquelles l’homme fort du moment, le tout-puissant général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, s’est fait un point d’honneur à imposer la date du 12 décembre 2019 pour la présidentielle, craignant sans aucun doute que l’état de santé vacillant de Bensalah ne porte atteinte à ses plans. Cela aurait était en plus interprété comme un signe de faiblesse et risquer de raviver les braises d’une grogne sociale déjà forte. 

Asphyxiée par 20 années de parti unique, l’Algérie entend tourner la page des années Bouteflika et du népotisme dont les conséquences ont été désespérantes et tragiques en presque tous points. L’ancienne colonie française se plait sans doute aussi secrètement à s’imaginer comme un acteur de premier plan sur l’échiquier international.

Alexandre Mahler et Farouk Atig.

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Farouk Atig
Farouk Atig, grand reporter, dirige Intégrale

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