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Affaire Ligonnès : fausses pistes et vraie transparence médiatiques

Suite aux rebondissements de l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès, de nombreux quotidiens qui ont diffusé par erreur l’information erronée de l’arrestation du criminel se sont livrés à un exercice inédit de transparence envers leurs lecteurs. Après avoir été littéralement transparents dans leur manière de reprendre en toute hâte l’information fausse au lieu de croiser de nouvelles sources et d’attendre les résultats des tests ADN du suspect.

Deux hommes savaient que tous les médias allaient devoir démentir l’information : « Xavier Dupont-de Ligonnès a été arrêté ». L’homme est toujours en cavale, et un innocent a été arrêté à sa place. Contrairement aux affirmations du Parisien reprises en cascade par l’ensemble de la presse française nationale et régionale, le fugitif n’a pas été retrouvé par la police.

Fiasco policier, fiasco médiatique

L’information selon laquelle Xavier Dupont de Ligonnès avait été arrêté, vendredi 11 octobre, par la police écossaise, a été démentie dans la matinée de samedi 12 octobre par des sources policières. Des tests ADN, effectués sur la personne suspectée par la police française d’être Xavier Dupont de Ligonnès, interpellée par la police écossaise à la descente de son avion à Glasgow, ont exclu qu’il s’agisse de l’homme suspecté depuis 2011 de l’assassinat de sa femme et de ses quatre enfants. L’homme arrêté a été libéré par la police écossaise samedi en fin de journée.

Vendredi 11 octobre 2019 à 20 h 40, le quotidien Le Parisien publie l’information et envoie une alerte : « Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté ce vendredi en Ecosse ». Le journal expliquera plus tard avoir donné l’information après l’avoir recoupé auprès de cinq sources différentes, « de niveaux hiérarchiques différents dont certaines au cœur de l’enquête ».

21 h 01 : l’Agence France-Presse (AFP), dont la mission est d’envoyer à ses clients – les médias – des informations plusieurs fois vérifiées, envoie à son tour une alerte : « Xavier Dupont de Ligonnès arrêté à l’aéroport de Glasgow », en précisant qu’il s’agit d’une « source proche de l’enquête ». L’agence assure ensuite que l’homme « a été contrôlé, et selon la police écossaise, ses empreintes correspondent à celles de Xavier Dupont de Ligonnès. »

On peut reprocher à certains médias de ne pas avoir mis de de conditionnel ou de points d’interrogation dans leurs publications, mais certainement pas d’avoir publié une information qui était sourcée et confirmée. La précipitation n’était pas flagrante. Les journalistes qui ont sorti l’information et ceux qui l’on relayée n’ont pas eu l’impression de se hâter pour « faire le buzz ».

Comme le rappelait le SNJ hier, cette erreur répétée n’est pas une « fake new ». Une fake new est un mensonge intentionnel, pas une info erronée donnée de bonne foi sur la base d’une source institutionnelle.

Pourquoi des policiers ont-ils donné comme sûre une information qui n’était  pas encore établie avec certitude ?

Les journalistes de l’AFP avaient recoupé quatre fois l’information à des niveaux différents. A aucun moment, aucune autorité en Ecosse et en France n’a infirmé ce qui était publié. Mais, les quatre « sources policières françaises différentes » de l’afp.fr avaient-elles même la même source écossaise.

En réalité, le fiasco « Xavier Dupont de Ligonnès » est plus policier que médiatique.  Les médias ont publié l’information sur la base de plusieurs sources policières (quatre selon l’AFP, cinq selon Le Parisien, qui a sorti l’information en premier ) et ce sont ces sources policières françaises qui ont donné cette information avant même de pouvoir vérifier l’identification par la police écossaise des empreintes digitales. 

EGrGrRVX4AAtEuv Visible sur Twitter, la Une du Monde détonne par sa prudence. Au delà d’une phrase choc formulée au conditionnel ou de l’emploi d’un point d’interrogation, la une du Monde ne donnait pas une place démesurée à ce fait divers, épargnait au lecteur un récit sensationnel d’une cavale qui prend fin. De plus, le journal relatait le seul fait certain : une arrestation a eu lieu dans le cadre de l’affaire Xavier Dupont de Ligonnes.

La « une » du journal Le Monde, bouclée avant 10 heures, indique qu’une arrestation a eu lieu dans le cadre de l’affaire Dupont de Ligonnès. Le fait d’être un journal du soir a clairement avantagé le quotidien.

Le vendredi soir à 21h, Le Monde avait bien lui aussi publié l’information erronée sans prudence en alertant sur son site et son application mobile, sous cette formulation : « Xavier Dupont de Ligonnès arrêté en Ecosse ». A ce stade, la formulation correcte de l’article aurait dû être la suivante : « Un homme suspecté par la police d’être Xavier Dupont de Ligonnès a été arrêté à Glasgow », reconnaît la rédaction du Monde le lendemain après-midi, samedi 12 octobre.
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Déficit de confiance dans les médias

Reste que les médias qui ont relaté cette information erronée risquent inexorablement de subir un déficit de confiance. On s’interrogera en outre  à bon droit de l’effet mimétique de toutes ces unes du samedi 12 octobre 2019 quasi-identiques. 

Dans un contexte de défiance généralisée envers « les journalistes » et « les médias », il est certain
pour Arnaud Mercier, professeur en sciences de ­l’information et de la communication à l’Institut français de la presse, que les journalistes «  doivent jouer la ­transparence, accepter leurs ­faiblesses et présenter leurs ­excuses » (Source : JDD, 12/10/19).

Le Parisien n’a pas hésité à s’imposer un exercice de clarification et à partager l’expérience de cette remise en question avec ses lecteurs. Le quotidien est remonté aux sources de l’information erronée et s’est livré ainsi à une démarche qui rend raison du processus de fabrication de l’info et donne accès aux lecteurs aux sources précises.

« Nous aurions dû être plus prudents dans la façon de présenter les éléments de l’enquête et la direction de l’Information de France Télévisions présente ses excuses Yannick Letranchant, Journaliste – Directeur général délégué à l’information de France Télévisions.

Quatre ou cinq sources qui réitèrent une unique source, cela s’appelle une source. Une seule source. Et cette erreur humaine, relayée et répétée uniformément à la cadence et au format dictés par Twitter, les notifications push et le référencement Google, risque de tarir encore la confiance des citoyens dans les grands médias d’information.

Au delà de l’effet de choc induit par l’information erronée sur l’arrestation du criminel, ce sont ces Unes quasi identiques du samedi 12 octobre qui vont creuser le déficit de confiance dans les médias : elles confortent le sentiment que les grands journaux ont un comportement moutonnier.

Prendre la précaution d’attendre les résultats des tests ADN de l’homme arrêté aurait été un meilleur calcul, comme suggère ce journaliste sur Twitter : A253AD7E-F8F3-49D6-9B96-78A05B6F5F41

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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