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Crise syrienne : l’incroyable capitulation européenne

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article publié parallèlement sur www.eutalk.eu

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Nouvelle catastrophe humanitaire en vue

« Que vouliez-vous que l’on fasse ? Si nos populations sont apeurées à l’idée que Damas souffle le chaud et le froid dans notre région, elles le sont encore plus de l’éventualité que les chars turcs les exterminent. Nos équipements sont usés, les Américains nous lâchent, nous n’avons presque plus de réserves en cash, nous n’avions pas d’autre choix. »

Ce compte-rendu catastrophiste émane de Yacin, sous-officier de 38 ans stationné dans la région de Aïn Issa (gouvernorat de Raqqa, dans le Nord de la Syrie, ndlr) s’exprimant au nom des combattants kurdes, qu’Intégrale a interrogé en exclusivité en milieu d’après-midi via le réseau whatsapp.

Près d’une semaine après le début de l’offensive turque dans le Rojava (zone tampon du nord de la Syrie à dominante kurde, ndlr) baptisée sans ironie « Printemps de la paix » par Ankara, la situation à Aïn Issa, et les communautés avoisinantes toujours sous contrôle kurde, est décrite, par les civils encore présents, comme « catastrophique et apocalyptique ». Signe de l’accélération de la crise, même les ONG internationales (exception faite des agences de l’ONU) ont fini par jeter l’éponge, annonçant un retrait total et immédiat de leurs effectifs dans un bref communiqué relayé par les autorités kurdes de Syrie cet après-midi.

Sur un plan strictement militaire, le dernier bilan rapporté par l’OSDH (Observatoire syrien des Droits de l’homme) fait état d’au moins 135 combattants kurdes des FDS tués, contre au moins 120 côté turc, ainsi que 70 victimes civiles au bas mot. Sur le plan humanitaire, 160 000 habitants de la sous-région ont été poussés sur les routes de l’exil en l’espace de quelques jours, conséquence directe de cette opération militaire dont le but est de créer une « zone de sécurité » de 32 kilomètres. 

Sécurité, non pas pour les civils, mais bien pour Ankara qui entend nettoyer la zone des « terroristes » qui s’y trouvent. Par terroristes, comprenez les combattants de l’État Islamique dont le nombre s’est pourtant réduit comme peau de chagrin au cours des derniers mois. Mais surtout les milices kurdes des FDS et du YPG, alliés de Washington et Paris dans la guerre contre Daesh depuis 2014, et qu’Ankara rêve de voir disparaître totalement de la région.

Une Europe indignée mais réservée

Dans une déclaration commune, les ministres des Affaires étrangères de l’UE réunis en urgence à Luxembourg ont condamné l’opération turque, qui selon eux, « compromet gravement la stabilité et la sécurité de l’ensemble de la région ». Difficile d’imaginer réaction plus contenue, mais concrètement de quelle marge de manœuvre et de quels moyens de pression l’Europe dispose-t-elle ?

Car si la crise syrienne s’invite bien à l’ordre du jour du Conseil Européen des 17 et 18 octobre à Bruxelles, la prudence reste encore de mise. Lors d’une visite à Chypre, Donald Tusk, président du Conseil de l’UE s’est contenté de ce simple avertissement : « Ankara doit comprendre que notre principale préoccupation est que ses actions puissent conduire à une autre catastrophe humanitaire, ce qui serait inacceptable ». 

Erdogan en tremble de peur…

Seule véritable réaction en marge, celle de la députée européenne, également coordinatrice de Renew Europe au sein de la commission des affaires étrangères. Hilde Vautmans estime que « l’Europe est trop conciliante. Nous nous cantonnons dans une attitude attentiste, ajoute-t-elle. Nous prenons la parole ou nous dénonçons et lorsque nous sommes unis, nous condamnons – au mieux – mais nous n’agissons jamais réellement. Voilà pourquoi nous laissons d’autres puissances dicter les prochaines étapes d’un conflit qui parfois nous affecte aussi. Il est temps que les États membres se rendent compte que seule une Europe unie, dotée de suffisamment de puissance coercitive, sera pertinente dans le monde d’aujourd’hui. Pas dans le monde de demain, dans le monde d’aujourd’hui. »

 

 

Moscou agite son premier carton jaune

Vu de Moscou, les choses sont à la fois simples et complexes. Simples parce que le retrait américain est une « victoire » facile à mettre en image, cela fait un acteur encombrant de moins dans la région et renforce la position de légitimité de Bachar el-Assad aux yeux des opinions publiques. Simple également parce que cette posture confirme la pertinence de l’approche réaliste des « démocraties dirigées » (Turquie, Russie, Iran) pour régler leurs litiges, tandis que les « démocraties faiseuses de morale » ont trahi les Kurdes et sont désormais confrontées à leur impuissance. 

Mais que l’on ne s’y méprenne pas, si quelques images de cette interprétation peuvent effleurer le petit écran des chaînes étatiques, en réalité les médias russes s’attardent peu sur cet événement, traité comme un conflit bien trop lointain qui ne concerne en réalité que les Syriens, les Turcs et les Kurdes. 

Une guerre boudée par la presse russe 

Les bonnes feuilles russes (comme Kommersant ou RBK) parlent « d’agression turque » et citent abondamment les médias étrangers, sans pratiquement évoquer le rôle de la Russie. Cette attitude lointaine indique que ce sujet n’a rien d’important pour le citoyen lambda, qu’il est aussi peu utilisable dans le cadre de la stratégie plus globale de communication du Kremlin, et qu’il est plus valorisant de mettre en avant la réception accordée à Vladimir Poutine en Arabie saoudite et dans les Émirats Arabes Unis,dans la mesure où les triomphes du dirigeant russe valent mieux que les conflits des autres. 

En réalité, les grands écarts de la Russie sont insolubles : comment concilier les intérêts de la Turquie, de l’Arabie saoudite et de l’Iran ? Comment rester un intermédiaire incontournable alors que la tension monte entre les voisins de la Syrie ? Est-ce que le rêve de tous les équiper en système de défense S-400 va longtemps durer ? L’OTAN est déjà ébranlé par la défection d’Ankara au profit du système de défense russe, Poutine se plaît ainsi à rêver que l’Arabie saoudite finisse à son tour par se détourner des États-Unis… et si l’Iran achetait du matériel russe plutôt que d’aller trop loin dans le développement de ses propres infrastructures militaires, cela offrirait une option de poids susceptible de minimiser les risques de prolifération nucléaire. 

Bien malin qui le dira. Quand un semblant de paix sera à nouveau à l’ordre du jour, qui aura les moyens de reconstruire la Syrie ? Et cela pourra-t-il se faire sans le concours ds États-Unis et de l’Union européenne ? 

Dans l’immédiat, de très nombreux ingénieurs et architectes sont formés en Russie, mais si la reconstruction dure trop longtemps, la Russie pourrait perdre son capital de sympathie au Moyen-Orient, et ses investissements économiques de faible valeur ne feraient plus illusion (surtout au moment, aujourd’hui même, où les spécialistes s’alarment d’une très probable récession et d’une crise bancaire en Russie). 

Moscou a aussi livré la Turquie en armes

Reste enfin deux accrocs contrariants pour Moscou : chaque théâtre militaire est une démonstration pour les marchands d’armes et la Russie aimerait que les équipementiers de l’armée turque ne fassent pas d’ombre aux matériels russes. Cela reste mineur à ce stade, les vendeurs et les acheteurs obéiront autant aux lois du marché qu’à la raison géopolitique. Surtout, la Russie a la mémoire longue et a au moins trois griefs à l’égard de la Turquie : deux F-16 turcs abattent un Soukhoï Su-24 russe le 24 novembre 2015. Deuxièmement, il semblerait que ce soit un avion turc qui ait tué une trentaine de mercenaires russes en Libye cet été. 

Dernier grief : Erdogan est entré en Syrie sans l’autorisation des Russes (et, pour l’instant, on ignore à quel moment exact l’État-major russe a été informé des plans d’Ankara), ce qui met à mal les efforts diplomatiques réels de la Russie pour mettre fin au conflit. 

Pour finir, il serait regrettable que Moscou adresse un avertissement aux Turcs comparable à celui adressé aux Kurdes : lorsque les représentants de ces derniers ont un jour refusé de sortir de l’avion sur l’aéroport de Sotchi pour assister à une réunion bilatérale, leurs bases étaient bombardées au Kurdistan peu de temps après. Erdogan se sent protégé par le fait d’avoir acheté des S-400, mais les Russes pourraient finir par perdre patience au point de devoir ensuite benoîtement s’excuser  comme si de rien n’était, comme l’ont fait les Turcs en 2015. 

La Russie sait où sont ses lignes rouges, elle n’a pas du tout l’intention de sacrifier l’ensemble de ses relations dans la région pour satisfaire une relation bilatérale avec un Erdogan plus soucieux de lui-même que de Moscou. 

 

 

Une réaction américaine en trompe-l’œil

Après avoir annoncé leur retrait du Nord-Est de la Syrie (laissant ainsi le champ libre à une intervention turque), les États-Unis de Donald Trump se sont aussitôt empressés de critiquer l’intervention des forces turques sur le territoire syrien. Ils somment désormais Ankara de « mettre fin à (leur) invasion » et d’instaurer «  un cessez-le-feu immédiat », selon des mots prononcés très sérieusement par le vice-président Mike Spence. Rien que ça.

Autre déclaration américaine, celle du chef du Pentagone, qui considère que cette offensive militaire turque a entraîné la libération de nombreux détenus particulièrement « dangereux » de l’Etat islamique (EI). Une incursion qui selon Mark Esper, a tout simplement « sapé la mission internationale anti-EI, couronnée de succès en Syrie ». Aux yeux des démocrates américains, les faibles sanctions américaines prises à l’égard de trois ministres turcs dont les éventuels avoirs aux États-Unis ont été gelés, sont jugées « insuffisantes ». 

Toujours est-il qu’après une semaine d’atermoiements, un haut-responsable américain a confirmé que l’ensemble des militaires américains (un peu plus de 1.000 hommes) déployés depuis quelques années dans le nord de la Syrie ont reçu l’ordre de quitter le pays, même s’ils sont encore officiellement présents, en particulier dans la région de Manbij et de Raqqa, libérées toutes deux du joug des djihadistes d’EI à la faveur d’opérations conjointes menées avec l’aide des forces kurdes de Syrie il y a un peu plus d’un an maintenant.

 

 

Une alliance faute de mieux pour les Kurdes

Plus habituées à la guérilla tactique qu’à la bataille rangée de longue haleine, les forces kurdes n’ont donc pas eu d’autre alternative que d’aller toquer à la porte de Damas pour implorer une aide dont elles se seraient bien passé, incapables dans tous les cas de figure de faire face au rouleau compresseur turc. Cet ultime recours porte ainsi un coup très dur à l’espoir que nourrissent depuis des décennies des millions de Kurdes, celui d’un jour disposer de leur propre territoire. 

Car si Assad tolérait jusqu’à présent qu’une zone d’influence kurde soit présente sur son territoire, il règne désormais en maître sur l’ensemble de la Syrie, et déploie même désormais ses forces le long de la frontière avec la Turquie, avec laquelle les relations s’étaient légèrement apaisées au cours des derniers mois.

Une fois de plus, ce sont malheureusement les populations kurdes de Syrie, mais aussi de Turquie et par extension également d’Irak, qui sont les premières à payer le prix de cette décision unilatérale d’Ankara de lancer les hostilités contre une minorité lâchée de tous. 

Par son silence, l’Union européenne donne tristement raison à cette rengaine mile fois entendue chez les Kurdes que « la paix ne sera jamais pour eux ». 

 

Farouk Atig, Alexandre Mahler, David Krasovec (à Moscou) et Clara Doïna-Schmelck.
(avec Christophe Nonnenmacher)

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Christophe Nonnenmacher

Christophe Nonnenmacher

Chargé de mission auprès de la présidence du PEAP (Pôle européen d’administration publique) ; Christophe Nonnenmacher coordonne les Rendez-vous européens de Strasbourg. Il officie aussi à l'ENA et à Sciences-po Strasbourg.
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