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Questions autour du « du voile islamique » : qui dicte l’agenda médiatique ?

A distance chronologique des polémiques qui ont saturé les plateaux de télévision après le comportement brutal en public d’un élu RN franc-comtois envers mère accompagnatrice qui portait un voile dit islamique lors d’une sortie scolaire, la rédaction d’Intégrale vous propose une synthèse exprimant une pluralité de points de vue sur la signification et les implications du port de ce couvre-chef féminin. Pour raisonner par delà le pour être le contre et rappeler certains principes républicains.

Défendre par principe la victime d’un comportement brutal

Est-ce au RN de dicter le temps et les termes du débat public ?. C’est ce qui parait se produire. Deux semaines durant, le port du foulard islamique a été l’objet des échanges sur les plateaux de télévision français, signe d’une obsession médiatique correspondant à une demande de l’audimat en ce sens.

Ce dimanche 27 octobre, le Journal du dimanche (JDD) titrait : « Les Français inquiets face a l’islam ». L’enquête approfondie effectuée par l’Ifop pour le JDD révèle un net durcissement de l’opinion face à toutes les manifestations religieuses dans l’espace public et confirme une focalisation particulière envers la religion musulmane. À Emmanuel Macron, qui assurait jeudi que le port du voile hors des enceintes scolaires n’était « pas [son] affaire », conformément au principe de laïcité qui sépare l’Etat des églises, les citoyens répondent en quelque sorte que « c’est la leur. »

On le voit : le comportement brutal d’un élu face à cette mère vêtue d’un voile en sortie scolaire a donné lieu à des polémiques très vagues et générales sur « l’influence de l’islam dans la société française » au lieu d’ouvrir un sujet anglé sur la violence des membres du parti Rassemblement National ou encore sur l’épineuse question du traitement à adopter à l’endroit des parents en situation para-scolaire.

L’islam, entité abstraite, est souvent agité comme un repoussoir « face » aux « Français », unis sans ces « musulmans » implicitement soupçonnés de provoquer des troubles à l’ordre public et à la tranquillité privée.

Commentant l’article du JDD sur le souhait de certains Français d’interdire aux « usagers des services publics » et « salariés du secteur privé » le « port de signes religieux ostensibles », le journaliste Antoine Albertini (Le Monde) se demande, sur Twitter : « et en cas de tatouage (croix, croissant, étoile de David, etc)? On les écorche vifs ? » 

La plupart des polémiques ont relayé un fait de malveillance envers une personne portant un vêtement reconnu comme un marqueur identitaire religieux pour évoquer le cas « d’un problème avec l’islam », omettant souvent de décrire la situation d’une mère qui rend service à la collectivité publique qu’est l’école en acceptant d’accompagner les élèves en sortie, brusquée et indéniablement humiliée devant son enfant (en public de surcroît) alors qu’elle n’est objectivement pas en tort devant la loi en portant son voile.(la loi de 2004 était assez souple pour l’autoriser selon une certaine jurisprudence à porter son voile (cf le second alinéa de l’article L. 141-5-1).

A l’inverse, les défenses de la « maman voilée » ont pu prendre la forme d’une revendication d’un droit à porter le voile dans tous lieux collectifs. Comme si n’étaient sensibles à cette affaire que les « pro-voile ».

Or, c’est par principe qu’il convient de défendre une femme humiliée devant son enfant, et non par empathie particulière pour sa confession, ni pour justifier le droit à porter son vêtement où que ce soit.

Se soucier du sort de nos concitoyens musulmans ne relève pas d’une d’accointance particulière envers une « communauté ». C’est la manifestation d’un souci pour que soient concrets le principes de la République.

Depuis quand la brutalité, l’humiliation, la discrimination et le soupçon sont les ressorts de notre vision de la vie sociale en France ?

Un acte de malveillance commis par un élu détermine l’agenda politique et médiatique. Après « les musulmans », à qui le tour ?

Des polémiques, non, des débats, oui !

Ces considérations n’empêchent absolument pas de débattre du port de ce signe perçu comme manifestement religieux dans la société.

Quelques pistes de réflexion pour nourrir un débat éclairé :

– Pour éviter l’équation : femme
Voilée = femme soumise, qui ne correspond pas au réel dans un pays comme la France, où le port de cette tenue n’est pas imposé par un dispositif légal, la rédaction vous préconise de vous plonger dans l’indispensable ouvrage de la journaliste Faïza Zerouala, « Des voix derrière le voile ». On remarquera qu’il y a des motifs multiples et très divers qui poussent des femmes françaises à choisir le port du hidjab- ou à choisir de cesser de le porter.

Il n’y a aucune leçon de liberté à donner à qui que ce soit. Le degré de liberté d’une femme (si jamais la liberté d’un individu se mesure) ne s’évalue certainement pas selon ce critère superficiel.

« Ce qui compte, c’est ce qu’il y a dans ma tête, pas dessus ! », nous confiait place de la République samedi dernier Nadia, une étudiante venue manifester contre l’islamophobie. Elle porte un foulard de type bandana « discret, pour que ce ne soit pas perçu comme un truc archi religieux. Je tiens à avoir le droit de le porter mais je n’ai pas non plus envie qu’on ne me parle plus que de ça à longueur de journée », lance t-elle.

– Déjà, ce fameux « voile islamique », est-il vraiment un voile islamique ? Les théologiens de l’islam eux-mêmes sont divisés.

Vous avez dit « voile islamique ? » pas si vite.

La question du port du voile dans l’espace collectif, à savoir ses motifs, ses significations, sa légitimité, ne regarde que de loin les pseudo- experts en tissu que l’on voit vitupérer sur les plateaux de télévisions depuis deux semaines (BFMTV, CNEWS, LCI)…

L’obsession du voile, qui peut aller, on l’a vu, jusqu’à l’agression de femmes qui le portent, est souvent une expression à peine voilée d’une xénophobie ou même d’un racisme visant les personnes supposées d’origine nord-africaine, systématiquement assimilées à « des musulmans » rigoristes – et donc – second glissement- potentiellement terroristes.

Cet amalgame alarmiste profite paradoxalement à tous les groupuscules extrémistes religieux se réclamant de l’islam, lesquels y voient une opportunité pour forcir la description d’une France drappée dans l’islamophobie.

Les extrêmes se retrouvent face à face. Pendant ce temps, des milliers de citoyennes qui portent ou non ce foulard sont harassées de polémiques stériles, questionnés à outrance, prises à parti de toutes parts. Ainsi, l’historien Daniel Lenoir écrit :

« L’agression sous couvert de laïcité d’un conseiller RN contre une mère voilée n’est clairement qu’une manifestation raciste de rejet de la population d’origine maghrébine, une manifestation de cette forme de racisme qu’on a pris l’habitude de qualifier d’islamophobie.

Mais ne nous voilons pas la face non plus. La lutte contre l’islamophobie, terme que les mouvements islamistes ont d’ailleurs popularisé, est aussi leur paravent pour imposer leur conception d’un islam politique. Piège de cette situation, l’islamisme alimente l’islamophobie, et réciproquement. »

L’islamophobie, cette manifestation à peine voilée du racisme

Dans ce climat de tension, des micro-groupes d’inscrits en faculté reprennent à leur compte les poncifs du communautarisme à l’américaine, prétendant par là dénoncer les discriminations faites aux femmes qui portent le voile, au prix d’une réécriture de l’histoire des luttes sociales qui injurie nos grand-mères et d’une description d’une société fragmentée par genre et race. Une régression, comme on le voit sur cette affiche placardée dans Paris. C431F801-C9F8-40DB-87AA-CEA37E02305B

– Dès qu’on parle Islam dans l’espace de débat français, il est question de ce couvre-chef, constate Souâd Ayada. Au détriment de discussions historiques, philosophiques et théologiques appropriées, déplore la philosophe qui travaille au Conseil Supérieur des Programmes en cheville avec le ministre de l’éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer :

« Ce n’est pas rejeter ses fidèles que de les inviter à prendre la mesure du moment historique qu’ils vivent et dont ils sont les premiers à souffrir. Ce n’est pas stigmatiser les musulmanes que de leur indiquer, sans les humilier et sans s’immiscer dans leur foi, que le port du voile, bien qu’il ne soit pas interdit, ne peut devenir leur seul mode de visibilité. Si nous ne leur signifions pas cela, c’est notre solidarité avec toutes les femmes qui, en Tunisie, au Maroc, en Turquie, en Iran, dénoncent la domination du voile dans l’espace public qui deviendra un exercice de style. »

Un voile sur les vrais problèmes sociaux

« Aujourd’hui, le visible de l’islam en France est saturé par le voile et le djihad »

– Et si la laïcité, comprise en son juste concept et non en tant que terme prétexte à discriminer nos concitoyens musulmans permettait d’éviter de diviser les citoyens en catégories inconciliables ?

La philosophe Catherine Kintzler revient sur une question qui ne quitte pas la lumière fanée de nos plateaux de télévision depuis trente ans :

Accompagnateurs et accompagnatrices ou « mamans voilées »

À Catherine Kintzler de déceler l’origine de cette polémique récente, à savoir le mélange des genres que constitue l’expression « parents d’élèves ».

Parler de « maman voilée », n’est-ce pas terriblement maternaliste ?

Demander à des « mamans » accompagnatrices de quitter un signe religieux ostentatoire lorsqu’elles encadrent une sortie scolaire, c’est les exclure et « priver les enfants de la présence de leurs mamans, arguent les partisans de la tolérance du port du voile par les mères qui participent aux sorties scolaires.

Certes. Mais c’est raisonner « comme si l’école avait pour mission de prolonger la vie familiale, en imposant en outre une vision communautaire particulière à l’ensemble des élèves. Mais est-ce une énormité ? N’est-ce pas au fond, exprimée sous forme caricaturale, la doctrine scolaire officielle depuis bientôt 30 ans selon laquelle l’école, devenue « adaptative », n’a pas pour fonction principale d’instruire et d’éduquer (faire sortir l’enfant de son milieu), mais de refléter et d’inclure la société telle qu’elle est ? » répond la philosophe.

Mélange des genres par manque de moyens

C’est tout une pratique qu’il s’agit de repenser, en donnant impérativement des moyens à l’école publique d’embaucher, sous contrat, des personnes formées et qualifiées pour encadrer les sorties à visée pédagogique.

Le mélange des genres parents/professeurs donnera lieu à d’autres faits et polémiques. Quid d’un parent accompagnateur qui se permettrait de faire du prosélytisme, du lobbying, de prendre parti explicitement devant les enfants sur des sujets de société brûlants, d’arborer un accoutrement jugé borderline ou encore d’avoir un comportement irresponsable dont le propre enfant serait le premier à être désolé ? Les parents ont des enfants, les professeurs ont des élèves.

Des moyens, on y revient. Un sujet que certains passent volontiers sous le tapis. Activer les peurs et les clivages coûte moins cher. Mais sans doute a court terme.

A partir du moment où un acte d’agression commis par un élu RN dicte l’agenda politique et médiatique et oriente les grandes peurs collectives, que peut-il se produire ?

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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