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Russie : un paysage médiatique éclaté

Un 4 novembre à Moscou : la fête nationale de l’unité, et un paysage médiatique éclaté. Analyse.

Si de nombreux pays arrivent à se montrer sous leur meilleur jour grâce à leur fête nationale, l’exercice est difficile pour la Fédération de Russie : non à cause d’une couverture médiatique qui adore le mode binaire et très noir et très blanc, mais parce qu’il y a quatre fêtes nationales. Le 23 février, c’est la Fête du Défenseur de la Patrie, le 9 mai, la Fête de la victoire de la Grande guerre patriotique, le 12 juin, la Journée de la Russie (Fête de la Souveraineté de la Fédération de Russie), et ce 4 novembre, la Journée de l’unité nationale. Ajoutons que jusqu’en 2005 la Journée de la Constitution, le 12 décembre, était aussi chômée.

Lutter contre les discours haineux

S’il y a eu quelques cérémonies officielles, par exemple avec le président Vladimir Poutine décorant au Kremlin des Russes et des étrangers œuvrant pour l’unité de la nation (dont le maire de Montpellier, Philippe Saurel, socialiste jusqu’en 2014 et soutien de Macron depuis 2017), et qu’on a fermé quelques rues du centre de Moscou pour l’occasion, pour la majorité des citoyens c’est surtout synonyme de week-end prolongé par temps gris. Les magasins ouvrent grand leurs portes, malheureusement ce jour férié tombe juste avant le versement des salaires.

Quant aux marches nationalistes qui faisaient encore grand bruit il y a quelques années, elles sont aujourd’hui anecdotiques : dans la cité-dortoir de Lioublino et autour de la station de métro Oktiabrskoe pole, deux manifestions interdites ont bien eu lieu, mais ces « marches russes » ouvertement hostiles aux autres minorités n’ont rassemblé qu’une centaine de personne.

Cette résorption d’un nationalisme agressif et visible ne doit pas masquer la progression de la désillusion dans la population : en 2017, 40% des Russes considéraient qu’il n’y a pas d’unité dans le pays, en 2019 ils sont 54% (d’après l’institut VTsIOM). Y a-t-il un rapport avec le meurtre d’Ibragim Eldzharkiev et de son frère Abdoulakhmed, le 2 novembre à Moscou ? Il avait fondé le Centre de lutte contre l’extrémisme dans la République d’Ingouchie en 2018, il avait déjà réchappé à une tentative d’assassinat en janvier 2019, pour l’instant les enquêteurs privilégient la thèse du règlement de compte.

Le plus grand réseau social russe, VKontakte, a déclaré ce 4 novembre vouloir lutter plus efficacement contre les commentaires haineux et déplacés de ses utilisateurs. Besoin d’équité à mettre en relation avec le dépôt record de plaintes en Russie pour obtenir des réparations morales, 4500 plaintes en 2019 pour prétendre à 12 milliards de roubles, pour l’instant 700 affaires ont été traitées entièrement ou partiellement à l’avantage des plaignants (pour 339 millions de roubles) ; c’est l’agence de presse TASS qui en fait état, mais les causes de ce mouvement sont peu claires.

Parmi les entrefilets de presse, on trouve aussi la démission de Mikhaïl Svetov du conseil du Parti libertarien russe : ce parti est quasi inconnu, il n’est pas officiellement enregistré, et si Svetov a été arrêté fin juillet et condamné à 30 jours d’arrêt pour trouble de l’ordre public, il n’est pas devenu une figure médiatique de la dissidence.

Mauvaises nouvelles économiques

Cela rappelle juste qu’une opposition politique a toutes les peines du monde à se structurer, surtout si leur but est d’ébranler la stabilité du pays revendiquée par le gouvernement. Ce qui est embêtant, c’est quand les mauvaises nouvelles arrivent de son propre camp. Il est en ce moment beaucoup question des premiers résultats du plan de développement social et économique pour 2020, plan adopté par le gouvernement russe en novembre 2008.

Si des progrès réels et rapides ont été observés jusqu’en 2012, après 2014 la courbe s’est inversée. Entre autres exemples : les revenus des citoyens ont en moyenne augmenté de 22% entre 2007 et 2013, ils baissent après 2014 ; le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté devait se situer vers 6 ou 7% en 2020, il est de 12,7% en 2019 selon Rosstat (l’INSEE russe) contre 13,4% en 2007 ; la surface moyenne habitable par habitant devait être entre 28 et 35 m2 par habitant, elle plafonne à 25,8 m2 (en France, en 2015, cette surface est de 40,3 m2). Parallèlement, il y a quelques jours, le Ministère de la Santé a annoncé que le nombre de médecins a baissé dans 55 régions de Russie en 2018 (sur 85), mais cela révèle surtout des déséquilibres entre les régions et l’attente de résultats des réformes récentes (revalorisation des salaires, modernisation du parc immobilier).

Si d’autres plans de développement sont à l’étude, l’optimisme d’Alekseï Koudrine, président de la Cour des comptes de Russie, est assez mesuré (c’est un euphémisme), moins langue de bois le dernier rapport de l’Oxford Economics est franchement pessimiste pour l’avenir proche et n’attend pas grand chose des investissements gouvernementaux russes. Et il n’est pas sûr que le salut vienne des cryptomonnaies, un nouveau projet de lois circule dans les couloirs de la Douma d’Etat russe, avec beaucoup de questions en suspens, ni les tenants de la prudence, ni les tenants de l’aventurisme ne sont satisfaits.

Des médias annonceurs de bonnes nouvelles

Pendant ce temps, le premier ministre Dmitri Medvedev croit toujours à une forme de stabilité du monde, il le voit dans les succès de la politique extérieure russe (Syrie, retrait de forces en Ukraine, accueil des dirigeants des pays africains à Sotchi les 23 et 24 octobre) et en prenant l’avion qui le ramène de Thaïlande qui a accueilli le sommet de l’ASEAN jusqu’au 4 novembre, Medvedev répète qu’il n’y a aucune alternative à l’OMC, même en cas de guerre commerciale entre grandes puissances économiques. Voilà qui pourrait rassurer les esprits chagrins qui ne savent plus très bien sur quel pied danser.

C’est sans compter sur la presse people qui met un peu de gaieté : dans le journal Fontanka (édition du 2 novembre), l’ancienne championne olympique Tatiana Navka, épouse de Dmitri Peskov, le porte-parole du président Vladimir Poutine, s’épanche sur son bonheur et sa famille. Oui, elle gagne bien plus que son mari (d’après Forbes, 218,6 millions de roubles pour elle en 2018 contre 12,79 millions pour lui), mais « il ne se sent pas lésé » et cela ne trouble pas l’harmonie du couple. Andreï Metelsky peut aussi avoir le sourire, c’est le secrétaire général du département moscovite du parti Russie Unie (au pouvoir).

D’après le journal Vedomosti, Navalny cite un rapport des inspecteurs fiscaux qui révèle que sa famille possède des biens immobiliers pour une valeur de 5,7 milliards de roubles (80 millions d’euros), dont quatre hôtels en Autriche, mais la procurature de Moscou, plus haute instance judiciaire, n’a trouvé aucune malversation.

Le retour raté des médias soviétiques

Qui lit toutes ces nouvelles, qui y a accès ? C’est une question essentielle pour qui veut prendre la température de la Russie. Le problème c’est qu’il est difficile d’avoir accès aux mesures d’audience, d’évaluer l’efficacité de la propagande, ou la pénétration des médias alternatifs dans la population. On dit souvent qu’il y a d’un côté une population connectée à internet, et de l’autre une majorité qui vivote dans le désert informationnel, mais rien n’est plus faux.

En réalité personne n’en sait rien, ce qui nourrit espoirs et paranoïas, les iphones ne disent pas non plus les pensées de leurs utilisateurs qui semblent passer rapidement sur les nouvelles sérieuses pour se réfugier dans le superficiel ou la culture commerciale. Cette condescendance esquive le fait que les gens ne sont pas dupes et recherchent dans le kitsch une négation efficace de réalités trop esthétisées auxquelles ils veulent échapper.

Ceux qui ont regardé la première chaîne russe (Rossiya 1) ce 1er novembre, ont été sidérés par l’attitude des journalistes de la chaîne de télévision officielle, sensés se faire les chantres des bonnes nouvelles avec les technologies (dont la psychologie des médias!) du XXIe siècle : ils ont présenté des appartements de 11 m2 pour les jeunes familles, chaque lieu de vie est « économique, confortable, bon marché. La chambre à coucher prend en compte tous les besoins physiologiques des membres de notre société. De la lecture des belles-lettres à un sommeil réparateur, si indispensable au travailleur dans la production industrielle ».

D’où sort ce langage soviétique digne des années 1970 ? Dès les années 1980 plus personne n’y croyait et l’Union soviétique s’est effondrée. Les journalistes qui parlent ainsi croient-ils vraiment ce qu’ils racontent ? C’est une parodie ou ils délirent complètement ? Mystère. Comment peut-on parler ce langage qui n’existe pas ??? Pour vanter des appartements familiaux de 11 m2 dans la « ville-héros de Moscou » ? Et cette chaîne devrait être représentative d’un gouvernement qui élabore des plans de développement social et économique ? Les commentaires interloqués des spectateurs, sous l’extrait diffusé sur Youtube, montrent toute l’étendue de la stupeur. La suite des infos n’est pas plus brillante, on montre des tracteurs qui ramassent des pommes de terre avec des discours dithyrambiques, on régresse cette fois dans les années 1960. L’enthousiasme des journalistes était sensé fédérer la population autour de projets porteurs, au final beaucoup se demandent où est l’honnêteté du contrat social…

Voilà, c’est tout pour ce jour de novembre, une journée dans la brume et le brouillard. Bonne nouvelle, pour le 5 novembre était les températures les plus chaudes jamais enregistrées depuis 140 ans.

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David Krasovec

David Krasovec

David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou, est correspondant d’Intégrale en Russie
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