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Au mépris de l’histoire ? Histoire d’une photo

La marche contre l’islamophobie qui s’est déroulée à Paris le 10 novembre à Paris a rassemblé près de 15 000 personnes. Une photographie a suscité une vive polémique. Elle pose, dans un contexte de tension sociale, la question de l’appropriation de la mémoire des lois françaises de 1942 discriminatoires envers les juifs .

Marcher tous ensemble contre l’islamophobie

Il y a eu des images de fraternité, comme ce slogan : « vivre ensemble, c’est urgent », maintes fois scandé dans le cortège. Des embrassades, des convergences des luttes, des marseillaises entonnées. La marche rappelle « la longue marche des beurs » de 1983.

« Important à noter : pour tous les manifestants que j’ai interrogés, dire « l’islamophobie est un délit » et « oui à la critique de la religion » ne sont pas deux choses incompatibles. », relève le journaliste Hadrien Mathoux (Marianne) sur son compte Twitter.

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Islamophobie. Le mot est légitime pour exprimer une réalité indéniable et intolérable. Le journaliste Jean-Dominique Merchet cadre impeccablement : «le mot a certes été popularisé par les groupes islamistes[…]mais ce n’est pas une raison suffisante pr leur en laisser le monopole[…]Un acte contre les musulmans parce qu’ils sont musulmans est un acte islamophobe.»

Une photo va toutefois agiter Twitter et les chaînes d’info en continu tout le reste de la journée : celle de l’etoile portée par une petite fille, et qui a été distribuée assez largement. Le sticker comporte une étoile jaune au centre de laquelle est écrit « muslim » et un croissant jaune côte à côte.

Il y a de quoi être frappé par l’image, et exprimer des interrogations et des désaccords avec le fait de faire porter l’autocollant à un enfant très jeune. Mais la polémique allait au delà du questionnement sur l’appropriation commune de la mémoire.

Tou d’abord, comme le rappelle utilement l’historienne Mathilde Larrère, l’étoile à 5 branches (et non à 6) est courant dans les symboles de l’islam. C’était le symbole de la ville de Byzance, à l’époque d’Alexandre le grand. On le retrouve sur des monnaies à l’époque antique cette combinaison est aujourd’hui plus largement reconnue comme l’un des symboles de l’Islam. Cette étoile en soi avait donc tout à fait sa place dans la marche et elle ne peut être confondue avec l’étoile de David à huit branches.

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L’étoile à cinq branches peut représenter les cinq piliers de l’Islam. Le croissant peut symboliser le dernier croissant de Lune, qui marque la fin du mois de ramadan.

Reste que le passé est indéniablement présent dans les esprits. « Nombreux me répondent que l’analogie était faite et assumée entre le symbole du croissant et l’étoile d’un coté et l’étoile jaune de vichy de l’autre, soulignant la taille de l’étoile, la typo. Je l’entends », reconnais l’historienne sur Twitter.

10 novembre 2019 ou 29 mai 1942 ?

Surtout, l’image d’une petite fille à qui des adultes ont cousu précisément sur la veste une étoile de couleur jaune (certes à 5 branches et non 8)-interroge vivement.

Lui a t-on laissé penser que la condition des musulmans en France en 2019 est semblable ou sur le point de devenir semblable à celle des juifs à l’aube des lois de 1942 entérinant l’application de la persécution des juifs ? Rien ne permet de prouver l’intention des parents. Mais l’image choque.

Certains manifestants du 10 novembre assumaient l’analogie. Ils craignent que la situation de discrimination au quotidien que subissent un nombre important de Français de confession musulmane ne se traduise à l’avenir par des lois scélérates.

Néanmoins, l’enfant est-elle à même de saisir cette différence entre le présent – il est insensé et injurieux de comparer le sort musulmans en 2019 à celui des juifs en 1942- et l’envisagement d’un avenir horrible pour les Français musulmans ?

Incompréhensions

Les parents de l’enfant ont-ils vraiment délibérément cherché à montrer l’analogie entre 1942 et 2019 ? Le mieux serait d’interroger les parents sur de cette petite fille pour en savoir plus ce qui peut paraître peu clair.

Pour Christophe Attias, auteur de la photographie qui a fait coulé de l’encre toute la journée, retrace son histoire :

« Cette photo, c’est moi qui l’ai prise.
Esther et moi avons commencé la marche en tête et l’avons finie en queue. Nous avons ainsi défilé avec tout le monde, ou presque, sans observer, pour notre part, aucune dérive. Ceci dit, nous n’avons bien sûr pas tout vu. […] Un monsieur âgé, sur un trottoir, nous a bien proposé ce désormais fameux autocollant. Une étoile à cinq branches, un croissant, le mot « Muslim » (je rappelle que l’étoile jaune portée par les juifs pendant les années noires comptait six branches).

Nous avons décliné l’offre. Outre que nous ne sommes pas musulmans, l’idée de cet autocollant ne nous a pas paru très bonne, indépendamment de l’intention qui avait présidé à sa confection qui, elle, l’était peut-être. Et nous n’y avons plus prêté attention.

Lorsque cette famille s’est avancée, elle nous a touchés, et ce que nous avons seulement vu, ce sont les drapeaux tricolores.

Le reste, les insignes, sur la veste de la petite fille comme sur celle de tous les autres (ce que personne ne semble avoir noté, d’autant que dans plus d’un média la photo a été coupée et recadrée), nous ne l’avons pas remarqué.

La photo a été prise, elle est partie sur Twitter et Esther ne voulait faire passer qu’un seul message, celui-là même qui l’accompagne, nulle mise en scène, nulle intention de diffuser je ne sais quel message subliminal. »

Rappelons que tout le monde sait, y compris les manifestants de la Marche contre l’islamophobie, qu’il n’y a pas de lois discriminatoires visant les musulmans – désignés comme tels- en France. Il existe et persiste un racisme et une xénophobie structurelles inadmissibles sur à l’endroit des citoyens de confession musulmane (accès au logement police/justice ; orientation scolaire; emploi ; mais aussi relations sociales, intimes…) ; mais pas un État qui met en place légalement cette discrimination.

« Quant au port de cette étoile, et s’il n’était qu’un hommage aux souffrances passées des juifs et une mise en garde contre toute possible dérive? Quant à mon engagement auprès des stigmatisés et des discriminés, ne doit-il donc rien à cette histoire que, juive, je porte en moi? », abonde la sénatrice Esther Benbassa, mentionnée par Christophe Attias et qui figure sur la photographie.

Ce à quoi répond, sur Twitter, Lydia Guirous, porte parole du parti Les Républicains: « L’instrumentalisation de cette petite fille et le port de l’étoile jaune sont ignobles. La concurrence victimaire est répugnante, elle vise à relativiser le sort subi par les juifs. Ce relativisme est un antisémitisme. »

Pour certains, il y a des symboles qu’il est plus que recommandé de ne pas vêtir sur nos enfants, surtout pas ceux d’une jeunesse qui n’a jamais eu la chance de connaître ni la lumière au bout du tunnel ni la paix.

Afficher de cette manière si arbitraire et négligée -au mépris de l’histoire- le symbole d’une étoile jaune sur une enfant, alors même que les parents n’ont probablement jamais rien dit d’approfondi à ce sujet étant donné le jeune âge de la petite fille, celui des enfants juifs assassinés par le régime nazi, cela ne saurait être accepté, estiment en substance ceux qui ne comprennent pas ce geste d’avoir collé ce sticker prêtant le flan à de vives polémiques sur la veste d’un enfant.

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L’avocat Arié Alimi voit pourtant tout autrement cette tension, qu’il ne comprend pas : «  Faire affront à l’étoile juive c’est aussi la confondre avec l’etoile et la lune musulmanes. C’est aussi vouloir délégitimer un antiracisme. C’est piétiner la rencontre entre l’étoile et la lune. Jusqu’à quand ce défoulement ? #islamophobie », tweete-t-il.

Il y a aussi ce témoignage à lire d’une traite. FA352DE7-587F-4AE2-98F9-EC5C8402C0DB

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« Je n’en garderai qu’une conviction : tout reste à faire. Après ce beau gâchis où tout a été mélangé, où le racisme antimusulmans a été dilué à l’extrême, il faudra recommencer, encore. S’élever contre ce racisme-là, comme contre les autres. En appelant les choses par leur nom. », juge quant à elle sur Twitter la professeur de philosophie Marylin Maeso.

Nul ne peut s’approprier l’exclusivité de la mémoire, des symboles et de leur signification. Et personne non plus ne peut se permettre d’empêcher quiconque de penser que la référence à un moment particulier de l’histoire est déplacée.

De la polémique qui n’avait pas lieu d’être comme telle, on peut conclure, avec l’historien André Gunthert, enseignant chercheur à l’EHESS, que « Ce qui est effroyable, c’est le refus d’admettre l’existence d’un racisme anti-musulman, et la volonté de privatiser la xénophobie. Avec la Shoah, les juifs sont devenus le symbole même du racisme. Chacun peut s’approprier ce symbole lorsqu’il veut dénoncer la haine. »

Actualisation :

« Les musulmans de France, aujourd’hui, ne sont pas raflés dans la rue parce que musulmans. Mais la déshumanisation médiatique actuelle des musulmans est l’écho désespérant de la déshumanisation des Juifs par la presse des Années 30 », estime dans Arrêt sur images le journaliste Daniel Schneidermann au lendemain de l’écho médiatique déplorable qu’a eu la Marche contre l’islamophobie.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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