Matzneff : le droit, les médias et la morale

En 2019, si les mœurs et les complaisances ne sont plus les mêmes qu’il y a trente ans, c’est surtout parce que l’histoire est enfin racontée par les deux parties. Un renversement qui brise en éclats l’aura d’auteurs protégés. Exemple avec le cas Matznef.

Coup de tonnerre dans le monde littéraire. En janvier 2020, sortira « Le Consentement», chez Grasset. L’autrice est Vanessa Springora, victime des rets d’un écrivain diariste adulé par le milieu littéraire des années 1980 : Gabriel Matznef.

Lorsque l’écrivain Gabriel Matzneff se vantait de son insistance à réduire des adolescentes, mineures, dépendantes financièrement et non autonomes, à des objets de collection sur le plateau d’ « Apostrophes », émission littéraire française, en 1990, seule une invitée étrangère, l’écrivaine canadienne Denise Bombardier, s’est courroucée d’une telle imposture aussi bien que de la complaisance de ton adoptée par l’animateur, Bernard Pivot. L’écrivain auteur de journaux intimes considérait ces jeunes filles comme des « conquêtes » et a livré plusieurs textes qui n’étaient pas des fictions pédophiles mais bien des récits assumant l’apologie de ces actes que l’on qualifie aujourd’hui de pédocriminalité.

« C’est un pédophile qui est publié chez Gallimard, non pas pour écrire ce qu’il imagine, mais ce qu’il fait, c’est-à-dire qu’il commet des crimes. Et il n’a jamais été remis en question », déplore-t-elle aujourd’hui.

« Le problème est qu’à l’époque, comme l’écrit Vanessa Springora son livre qui sortira le 2 janvier, la gauche intellectuelle et littéraire qui arbitre les élégances morales en France encourage elle-même dans ses pétitions la pédophilie. Seule une intellectuelle étrangère pouvait donc s’insurger. » rappelle Jean-Christophe Buisson, journaliste au Figaro. La droite et l’extrême droite suivaient cette ligne avec, par exemple, Michel Caignet, Roger Peyrefitte ou Jean-Manuel Vuillaume comme « militants pro pédophilie ». Autrement dit, les voix pour exprimer le souci de la protection de l’enfance étaient peu nombreuses. Dans son émission, Pivot, soucieux de maintenir son audience, adhère à l’air intellectuel du temps.

La vague d’indignation qu’a suscité ces jours-ci l’affaire Matznef sur Twitter montre combien l’époque a changé. Le temps de la fascination ou de la complaisance silencieuse avec ce qui a pu passer pour de l’expérimentation et de la transgression de l’ordre moral est désormais reconnu comme une atteinte inacceptable à l’intégrité d’enfants.

Car pendant plus de vingt ans, dans certains cloaques intellectuels, la pedocriminalité était entourée d’une aura romantique et romanesque. On évoque des « amantes », des « maîtresses » cueillies par des messieurs d’âge mûr sur les bancs du collège. Sur Twitter, des femmes, jeunes filles alors, mettent en lumière ce phénomène d’emprise et d’aura d’hommes âgés et importants qui ont commis sur leur corps et leur psychisme des dommages durables. Le mécanisme de subjugation de l’adulte, qui se présentait comme un initiateur, un pédopède, était bien huilé. Dans les milieux autorisés. Ce qui n’a pas manqué d’indigner Denise Bombardier qui a été la première à s’indigner de ces gens qui se gobergeaient sans aucun frein intellectuel d’un récit non seulement pédophile mais aussi ouvertement apologétique en matière de pedocriminalité. A travers cette séquence médiatique, nulle question d’ordre juridique n’avait été posée.

Le consente-ment

Alors, comment expliquer ce tournant dans les mœurs ? Certainement pas par un prétendu retour à l’ordre vu moral. La transgression reste idéologiquement valorisée, les publicités et les articles de presse faisant la promotion de la pratique du sexe entre adultes consentants sans contraintes sont installées dans le paysage culturel mondial. Ajoutons qu’aucune œuvre audiovisuelle ou littéraire n’est censurée en France pour atteinte aux bonnes mœurs.

Seulement, en 2019, l’histoire est enfin racontée par les victimes. Ce sont à présent des femmes de presque cinquante ans, comme
Vanessa Springora, qui publie un livre, « Le consentement », dans lequel elle décrit l’emprise qu’il a exercé sur elle dans les années 1980 alors qu’elle était mineure.

« Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale; aujourd’hui, la morale passe avant la littérature. Moralement, c’est un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux d’un pays et, surtout, d’une époque. », s’explique Bernard Pivot dans un tweet daté du 28 décembre 2019.

Force est de constater que Gabriel Matzneff a soigneusement pris garde, dans son intervention publique datée de 1990, à évoquer des lycéennes, filles de plus de quinze ans, donc; ce qui peut l’éloigner l’inculpation pour abus sur mineur de moins de quinze ans. De même qu’en 1990, les pédocriminels ayant commis leurs actes à l’étranger (aux Philippines, dans le cas de Matznef) ne s’exposaient pas aux poursuites judiciaires auxquelles ils s’exposent en 2019. Pivot est le premier à être manipulé par la malice de l’écrivain : l’animateur ne pense pas être en face d’un individu indiscutablement indentifiable commme pédocriminel.

L’animateur vedette de jadis reconnaît avoir été un pion de son temps, un homme de medias prêt à tous les ricanements pour plaire à ses invités et à son audience avide de transgressions.

Matenef, auteur adulé du gratin germano-pratin, était-il oui ou non sous le coup de la loi en vigueur quand il effeuillait ses faits en public dans l’émission littéraire de Bernard Pivot, Apostrophe ? Le silence de la société était-il tel qu’aucune enquête judiciaire ne fut ouverte ? Quel fut à l’époque le rôle de la presse ?

Censure littéraire

Le motif littéraire a longtemps été l’angle de traitement médiatique de ces pédocriminels élégants et lettrés.

Si l’on met au ban un pédophile, doit-on du même coup cesser de lire et d’éditer des auteurs sulfureux comme Gide au prétexte de protéger les lecteurs de récits condamnables ?

Or, il n’est pas question de censurer les écrits de l’écrivain pour motif moral,- auquel cas il faudrait se priver de lire de nombreux auteurs de la tradition littéraire, ni même de refuser catégoriquement d’inviter en plateau un auteur sulfureux à condition qu’il n’ait pas de condamnation pour pedocriminalité et que des limites soient posées au cours de l’émission (contradicteurs, questions sans complaisance).

N’y a y-il pas eu de plaintes qui conduisit l’homme en justice ? Des parents laissaient-ils leurs enfants dans les mains de ce que le droit nomme un pédocriminel et la morale un pervers ?

C’est sur ce point que les journalistes peuvent à présent enquêter.

En 1990, année de l’émission où Bernard Pivot invitait l’auteur, le Conseil supérieur de l’audiovisuel existait déjà. Le Conseil a t-il reçu des courriers de la part de téléspectateurs choqués par la teneur des propos échangés ? Le CSA avait-il réagi à l’issue de l’émission ?

Post-Metoo

La pédocrimnalité est dépeinte comme une transgression.
« Gabriel Matzneff, 67 ans, écrivain. Cet amateur de jeunes filles en fleur, qu’il couche aussi dans son journal, irrite une société au moralisme de plus en plus sourcilleux.Parents, planquez vos filles ! Voici Gaby, qui les désire jeunes et fraîches et n’aime rien tant que les mettre dans son lit. Mais seulement si elles en ont très envie… La vertu n’entre en rien dans cette mutualisation des consentements. » écrit Luc Le Vaillant dans Libération…en 2004. Là encore, le texte nourrit paresseusement la confusion entre critique littéraire, investigation judiciaire et questionnement moral.

Même après le séisme Metoo, l’empreinte de cette époque d’égarement éthique et judiciaire ne s’est pas dissipée complètement : le journal Le monde reprend en 2019 ce terme d’amante pour qualifier une jeune victime.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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