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Affaire Carlos Ghosn : le journalisme s’est fait la malle


La journaliste de France-Inter s’est montrée particulièrement allègre en interrogeant l’ancien patron de Renault sur son évasion du Japon. La fascination pour ce fugitif est-elle une forme de complaisance ?

Conte pour enfant

Ghosn en espérait-il autant ? Il avait soigné son story telling, France Inter a fait de lui un conteur-narrateur interactif. Après une conférence de presse très attendue mercredi 8 janvier à Beyrouth, où il a été accueilli par un parterre de journalistes qu’il avait choisis, il s’est confié auprès de LCI, puis de France-Inter. Sur la radio publique, un des moteurs de l’industrie automobile française était face à la journaliste Léa Salamé, qui a construit son entretien comme un conte animé. L’illicite est livresque quand il est le fait des puissants. Et en 2020, s’échapper d’un lieu de rétention paraît plus audacieux que jamais dans l’histoire. De surcroît, le Japon dispose de systèmes de contrôle informatisés les plus perfectionnés au monde.

« Votre évasion fascine absolument le monde entier, pour beaucoup d’enfants vous êtes l’homme qui a voyagé dans la malle », s’est enquise la journaliste, avant d’ajouter dans un rire : « Vous avez vraiment voyagé dans la malle ? » a demandé la journaliste.

Salamé n’a pas cherché à séparer l’homme de l’artiste, le patron voyou du personnage puissant, dont les frasques sont propice au récit de péripéties. « La malle, pas la malle ? Allez, un petit indice ? Tout le monde rêve de savoir ça ! », enchaînait la journaliste d’un ton enjoué semblable à la voix d’une maîtresse de maternelle toute heureuse de relancer le conteur sous les yeux pétillants des petits.

Sur Twitter, la directrice de l’information de France-Inter, Catherine Nayl, n’a pas apprécié que l’on accuse la journaliste de complaisance : « N’en déplaise aux donneurs de leçons, à ceux qui électrisent ou condamnent , OUI le service public fait son travail en questionnant Carlos Ghosn et NON Léa Salamé ne fait preuve d’aucune complaisance, jamais! Écoutez et regardez les 25’ de l’itw…sur http://FranceInter.fr ».

L’objet de l’inculpation resté en soute

Sans cautionner explicitement l’échappée de Ghosn, Léa Salamé ne revient pas de manière incisive sur les rémunérations cachées qui sont précisément l’objet de l’inculpation du fugitif.

Le dossier d’accusation japonais repose sur des rémunérations occultes ou cachées officiellement, ainsi que sur des abus de biens sociaux au détriment de Nissan ou d’autres sociétés de l’alliance Renault-Nissan. Ghosn est donc visé par deux accusations d’« abus de confiance aggravé » et deux pour des revenus différés non déclarés aux autorités boursières par Nissan (aussi poursuivi sur ce volet), notamment des montants qu’il devait toucher après sa retraite estimée par la justice à 9,23 milliards de yens (74 millions d’euros) de 2010 à 2018.

Y a t-il eu complaisance d’une journaliste de service public vis-à-vis d’un délinquant puissant ? Oui, car il y a eu élusion des questions qui relèvent de l’enquête. Léa Salamé maîtrise les techniques de l’interview, comme elle l’a montré il y a peu de temps en passant à la question un Philippe Martinez à l’antenne de France Inter. Or, elle a laissé en soute les questions qui auraient pu gêner Carlos Ghosn.

Le collège tripartite de déontologie du journalisme pourrait se saisir d’un tel cas.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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