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Manuel scolaire : de l’instrument de transmission du savoir à l’outil d’aliénation, la chute d’un symbole

Mercredi 22 janvier, des enseignants jettent des livres scolaires contre la préfecture à Avignon. 80 professeurs manifestaient sous les fenêtres de l’ancienne caserne Chabran. Un rassemblement à l’appel de l’intersyndicale FSU, FO, CGT, Solidaires et l’union Gilets jaunes 84. La semaine dernière, d’autres lançaient et piétinaient des manuels devant la Sorbonne. Quelles sont les causes de cette crise de l’instruction publique française ?

Symbole nié, métier défait

« Ce sont des manuels périmés, non des livres » justifient certains. Le symbole, cette médiation sociale unificatrice, est ainsi niée en sa qualité propre. L’ouvrage n’est plus symbole de transmission mais un outil laborieux aliénant. Les manuels sont le miroir des réformes des programmes qui se succèdent arbitrairement. Le métier est dénié.

A première vue, la fonction culturelle des symboles, dont les pouvoirs respectifs sont d’évoquer, de suggérer, de rappeler, de présenter, de représenter est de favoriser les échanges humains. La langue, notamment, est constituée de symboles. Notre société l’est aussi. Les symboles, dans leur forme même, expriment la nature de nos rapports au monde. Ce sont des médiations. Dénier à un acte sa valeur symbolique revient à se priver de cette interaction sociale. Il faut y voir la preuve d’un malaise profond.

Sur fond jaune, les professeurs ont vu rouge quand le gouvernement a sorti son projet de réformes des retraites.

Les bas salaires (sous prétexte de longues « vacances » imposées par l’institution et en réalité affectées à la préparation des cours et à la correction des copies), la faible perspective d’évolution de carrière selon ses mérites, les conditions de travail délétères, l’absence d’une organisation du travail et du personnel appropriée, l’attitude de plus en plus clientéliste des parents d’élèves ont rendu la profession de moins en moins attractive ces vingt dernières années. Le professeur est tenu d’être un animateur de groupe, de garder des enfants qui se verront décerner le baccalauréat à l’issue de leurs années en classe.Une dévalorisation du métier qui explique la faible attractivité de la profession : L’édition 2020 des concours enseignants fait plus que confirmer le manque d’attractivité du métier. Le nombre d’inscrits au Capes recule de 7,8 %, tandis que la chute frôle les 20 % dans la voie professionnelle.

Le 6 janvier, un rapport de l‘Inspection générale de l’Éducation nationale reconnaissait plusieurs dysfonctionnements, notamment locaux, comme facteurs possibles du suicide de la directrice. Le ministère a en outre rendu publiques les conclusions d’une enquête auprès de 30 000 directeurs d’école (64% du total). Ils souhaitent voir allégées leurs tâches administratives, et renforcé l’accompagnement humain dans les écoles. Parcoursup est également une pierre d’achoppement. Le contrôle continu est pensé pour que les élèves travaillent de façon plus progressive et plus approfondie, pour hausser leur niveau et les préparer par étape.

Mais, les professeurs subissent des ambiances de classe de plus en plus lourdes du fait de la mise en concurrence des élèves entre eux, à échelle d’une classe et à échelle des territoires. La pression des famille, et l’enjeu financier que représentent les orientations dans l’enseignement supérieur, pèse sur les professeurs.

Enseigner avec internet


Au delà de cette atmosphère, dont les effets pourraient être corrigés par une politique volontariste, les professeurs sont contraints depuis une dizaine d’années d’enseigner avec internet et avec une armée de smartphones sur les tables des élèves.

Google est un oracle qui donne accès, sur invocation, à des résumés, des pages, des images, des infographies. Or, l’enseignement a besoin d’instruments, le premier d’entre eux étant le livre. « Que se passe-t-il quand on adopte une nouvelle instrumentation : est-ce que les catalogues changent de nature ? Les couleurs jouent-elles un rôle croissant ? Les enseignants organisent-ils différemment leurs collections de ressources et les réseaux de confiance qu’ils se constituent ? » se demande Éric Bruillard. (Enseigner à l’ère de l’internet : catalogues, couleurs et collections, Raison Présente n°210).

Le smartphone qui fait de nous tous des youtubeurs potentiels encourage la critique populaire des « savants ». L’universitaire, le chercheur ne sert plus de garde-fou à l’arrogance que s’autorisent fréquemment les intellectuels, ni ne vise plus véritablement le mal qu’ont traditionnellement ces derniers à se réinventer. Le politique, le chercheur, le juriste, l’expert , le journaliste, éventuellement le communiquant ou le consultant : autant de figures du savoir qui sont accusées d’escroquerie intellectuelle par le tribunal populaire que forment la rue et les réseaux sociaux.

Voleur du du fameux skepteron que l’on tend, chez Homère, pour donner la parole, le « sachant » passe pour celui qui est mandaté par une infime fraction de la société pour parler à la place des autres. Le pouvoir des mots ne résiderait pas dans les propriétés intrinsèques du discours rationnel lui-même, mais dans les conditions sociales qui entourent cette prise de parole usurpée. Face à cette injustice, il n’y a qu’une solution : assiéger les médias et faire entendre son intolérance, son « ras le bol », comme le vulgarisent sur les écrans Eric Zemmour ou Marine Le Pen. Cette forme contemporaine de l’anti-intellectualisme traditionaliste séduit dans un contexte où le principe de l’équité des citoyens devant une instruction de qualité et garante d’une dignité sociale peine à prévaloir en Europe et aux Etats-Unis. Ces diatribes assimilent le « bien-pensant » au « bien né ». Celui qui raisonne est raisonnable, étant donné qu’il ne subit pas les contingences pénibles de l’existence. Une assertion facile et infondée. Là encore, au lieu de moquer pour prévenir, on préfère un discours pseudo-rationnel qui incite à la haine.

La disparition de la culture

Sur le plus long terme, la disparition progressive d’une culture scientifique dans la formation intellectuelle des citoyens participe également de ce mépris pour le savoir. A l’école et dans les médias, la science semble se réduire de plus en plus à des débats d’opinion où les sciences sont sommées de répondre à des questions du genre : A quoi ça sert ? Est-ce bien ou mal ? Qu’en est-il de la responsabilité des « scientifiques » ? Et les manipulations génétiques ? Et le réchauffement de la planète ? Ce n’est assurément pas avec de tels débats et avec de telles questions qu’on pourra s’instruire et acquérir une culture scientifique. « Les questions qui font une culture scientifique sont celles qui viennent des sciences elles-mêmes. Et c’est ainsi qu’il existera des savants dans l’avenir », fait valoir Alain Chauve, chercheur et inspecteur de Philosophie à l’Académie de Paris. Il faudrait alors que les sciences elles-mêmes soient créatrices d’une culture, qu’elles aient le pouvoir de donner naissance à une culture et de se constituer en culture scientifique, c’est-à-dire qu’elles ne restent pas seulement l’affaire d’un milieu de savants qui débattent de leurs travaux dans des Universités, des laboratoires, des colloques, des séminaires ou des congrès de spécialistes. Car la culture scientifique n’est pas une culture spécialiste, bornée ; c’est tout simplement la culture de la raison, sans laquelle s’installent tous les préjugés.

Reste que l’anti-intellectualisme et le déni de raison n’est pas chose assumée par une société où les gens sont globalement instruits. La littérature et le savoir sont des mots qui restent encensés d’un sentiment positif. Mais comment lit-on et que lit-on quand on est soi-même demandeur de lire tout en étant évidé de culture scientifique ? Les questions qui font une culture scientifique sont celles qui viennent des sciences elles-mêmes.

La culture serait l’apanage de l’élite, et à cet égard, les inégalités se creusent dès l’école maternelle. Il est indéniablement vrai que les enfants de cadres supérieurs disposent à 18 ans d’un avantage culturel notable : ils sont habitués dès le plus jeune âge à se rendre dans des lieux culturels, à voyager, à rencontrer des personnalités du monde de la culture, de la politique et des médias dans un foyer familial gorgé de livres. C’est ainsi qu’ils acquièrent, sans même s’en apercevoir, les codes sociaux dont dépend leur intégration dans le monde. Autant de facilités que tout le monde n’a pas.

Toutefois, cette culture générale de base qui serait demandée à l’entrée de la licence, – qui n’est pas encore la culture universitaire et encore moins une culture mondaine, chacun en France en 2018 a le temps et les moyens de l’acquérir en l’espace de plus d’une décennie passée en classe et en se cultivant en dehors. Et non, les enfants issus de milieux « populaires » (des cités, des villages…) ne représentent pas un bloc d’élèves éprouvant des difficultés à s’exprimer, fermés au monde et peu cultivés, comme le laisse pourtant croire le préjugé entretenu sur la base de bribes de sociologie bourdieusienne mal digérée. Pour s’en convaincre, il suffit de fréquenter des adolescents et des adultes de tous horizons et dont les expériences sont diverses.

Les textes scientifiques, philosophiques, littéraires ne sont pas un « bagage » de marque, un sac à main de luxe. Ce sont des oeuvres universelles et elles ne sont la propriété privée d’aucun groupe social. Se cultiver, c’est à dire développer le jugement de goût devant une oeuvre d’art et nourrir une sensibilité intellectuelle n’est pas le fait d’une « élite » sociale. Accorder une importance déterministe aux « codes » nie ce fait et favorise finalement l’auto-censure de jeunes issus de milieux populaires qui hésitent à se lancer dans un cursus supérieur . C’est le fameux « plafond de verre » et la « reproduction des élites » qu’évoque le sociologue Pierre Bourdieu pour amener à une prise de conscience collective.

Réformes nécessaires, oui, mais lesquelles ?

Les étudiants qui portent la revendication d’un parcours scolaire et universitaire sans exigences académiques suffisantes servent ceux qui opteraient volontiers pour une sélection des élèves et étudiants sur le seul critère financier, au détriment du critère pédagogique. Autrement dit, un lycée et une université peu sélectifs revient à supprimer le métier de professeur, et le salaire qui va avec.

Un laisser-passer licencieux en amphi implique que n’importe-quel bachelier peut s’inscrire dans n’importe-quelle filière sans condition de niveau minimum dans la section choisie et sans engagement à fournir les efforts pour s’impliquer. Cette disqualification de l’enseignement supérieur universitaire a inévitablement un impact négatif sur le recrutement du personnel pédagogique et les salaires des professeurs, du primaire au supérieur : à quoi bon payer des enseignants et des enseignants -chercheurs si des animateurs de groupes suffisent ?

Les éléments les moins persévérants des classes moyennes (précisément : les étudiants qui n’ont pas accédé à une voie où ils s’épanouissent) ont inconsciemment tout intérêt à souhaiter une absence d’exigence au baccalauréat ou à l’entrée sur dossier à l’université : poser à tous l’interdiction de s’émanciper par son travail intellectuel leur permet de contenir les étudiants issus de milieux moins favorisés en s’assurant qu’un minimum d’entre-eux soit en position de les concurrencer et de postuler un jour à des emplois de catégorie semblable voire plus élevée.

Les jeunes issus de zones identifiées comme « banlieues », « zones rurales », les jeunes issus de l’immigration et les jeunes filles sont les premiers profils à pâtir irréversiblement de ce régime. Dans le même temps, la classe qui s’auto-désigne pompeusement comme l’élite et la garante de l’excellence française, continuera de confisquer les postes stratégiques, c’est à dire qui confèrent un triple pouvoir d’influence sur la totalité de la société.

Le statu-quo est le meilleur moyen de conserver et renforcer l’actuel système où une caste socio-culturelle, qui instaure ses codes pour normes à la totalité de la société, concentre la quasi-totalité du pouvoir de décision et d’influence, cela au mépris du pluralisme dans les institutions, dans les médias, dans le monde de la culture, dans les entreprises et dans les Parlements.
Cette influence peut être politique (hauts-fonctionnaires), culturelle (postes créatifs), économique (postes de direction d’entreprises, création de start-ups). Il paraît étonnant que des jeunes se revendiquant à gauche de la gauche embrassent de telles positions néo-libérales (laisser-faire, laisser-passer) et de surcroît ultra-conservatrices (verrouillage de l’ordre social). Installer la ségrégation intellectuelle par les privilèges hérités et supprimer en conséquence la médiation des professeurs n’est pas un projet de gauche.

Reste que la transition, précipitée, est génératrice d’injustices sociales entre enfants et ne s’accompagne pas nettement d’une amélioration pourtant urgente des conditions d’exercice de leurs professeurs.

Aujourd’hui, l’évasion fiscale représente 100 milliards d’euros, chaque année pour la France. 100 milliards d’euros, c’est plus que le budget de l’Education nationale. C’est ce qu’il faudrait pour réorganiser l’instruction publique élémentaire et secondaire.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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