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Affaire Mila : du petit écran des ados au grand écran de la télé

Le 18 janvier, une jeune fille de 16 ans, Mila, publie sur son compte Instagram une séquence vidéo dans laquelle elle se filme elle-même en train de prononcer une critique en des termes grossiers de la religion de l’islam à la suite d’un différend, une brouille avec des garçons. Des mots de mauvais goût lancés dans la colère d’avoir été l’objet d’insultes homophobes lui attirent les foudres. La vidéo devient virale (plus d’un million de vues), et entraîne une chaîne de réactions, allant de l’expression de la déception face à l’islamophobie à la menace de viol et de mort. La sphère politique s’est passionnée de l’affaire, largement médiatisée.

Le fait est passé du petit écran des ados scotchés sur Snapchat et Instagram au grand écran de la télé qui a recueilli les impressions de personnalités politiques de tous bords et de l’intéressée elle même, invitée sur le plateau de la populaire émission « Quotidien » sur TMC.

Accusateurs et victimes

Il est remarquable de constater une inversion dans les menaces de mort proférés sur Twitter à l’endroit de la jeune fille pour motif de « blasphème » : les accusateurs menaçants — à ne pas assimiler aux personnes qui ont manifesté leur désaccord avec les propos de Mila et se sont désolés de leur caractère offensant — ne sont plus les procureurs au nom d’une autorité transcendante mais des individus qui se drappent dans la robe des avocats qui défendent les victimes d’une injure à l’islam, victimes d’intolérance. Les inquisiteurs d’aujourd’hui ne sont plus le sommet de l’autorité cléricale, mais la base agissante depuis les réseaux sociaux, faisant résonner les cloches stridentes du « it hurts my sensibilty ».

Le délit de blasphème, absent du droit français, réapparaît ainsi subitement à l’heure des réseaux sociaux et de ses « communautés de sensibilités » qu’il ne faut pas offenser. Avec ce paradoxe pour le moins troublant dans le cas Mila : on parle bien de Dieu – mais sans considérer la transcendance, puisque l’argument est de défendre des hommes ici bas qui se seraient personnellement sentis offensés. Au passage, certains s’autorisent à parler en leurs propres termes, sur Instagram ou sur Twitter, au nom de toute la communauté de croyants.

Le 23 janvier, le procureur de la République de Vienne (Isère) ouvre à son encontre une enquête pour «incitation à la haine religieuse», classée sans suite une semaine plus tard. Celle pour «menaces de mort, menace de commettre un crime et harcèlement», confiée à la section de recherches de la gendarmerie, est en cours.

Laïcité, sans mauvaise foi

En se polarisant sur Twitter autour du hashtag #jesuismila, dont la pertinence est discutable étant donné qu’il n’y a pas lieu de s’identifier personnellement à une collégienne prise dans l’échauffement d’une rixe verbale, l’affaire a été l’occasion d’opposer diamétralement la liberté d’expression au délit de blasphème. Le blasphème n’existe pas en droit français. Comme le rappelle Catherine Kintzler, professeur de philosophie, « il n’est pas nécessaire de croire à quoi que ce soit pour construire l’association politique. La loi ne recourt pas au modèle de la foi, elle ne s’inspire d’aucun lien préexistant et ne suppose aucune forme de croyance ou d’appartenance préalable ».

Mercredi, dans une tribune publiée par Marianne, le président du CFCM, Mohammed Moussaoui, explique : «Nous devons accepter que l’islam soit critiqué y compris dans ses principes et fondements.»

Et déplore à bon droit que : «Trop souvent, le droit de critiquer notre religion sert de paravent à la mise à l’index des musulmans.», car cette mauvaise foi nuit à la défense de la laïcité, injustement perçue comme une forme de discrimination dirigée personnellement contre chaque citoyen français de confession musulmane.

Dire que le délit de blasphème n’existe pas en droit français ne signifie pas « prôner le blasphème » en méprisant et en dénigrant en bloc les Musulmans qui seraient fatigués ou mêmes blessés par une énième virulence lancée à l’encontre de l’Islam.

De la même façon, il est compréhensible que des catholiques croyants et pratiquants se sentent offensés d’être systématiquement considérés comme des rétrogrades obscurantistes à l’issue de chaque séquence médiatique de « La Manif pour Tous ».

Le droit français distingue l’insulte à une religion de l’insulte ad hominem, et la parole à caractère haineux de l’incitation à la haine.

Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, pourvu que cela ne contrarie pas le droit commun. Dénigrer les musulmans au quotidien en blâmant voire en cherchant à interdire leurs pratiques (ramadan…), s’attaquer à une candidate d’un examen et à une sportive du dimanche qui portent le hidjab, refuser d’embaucher un jeune homme dont le nom a une consonance arabe, toutes ces vexations sont donc anti-laïques et il n’est pas inutile de rappeler qu’ils contribuent à installer un climat de défia ce et de crispation généralisé.

Au tournant du vingtième siècle, la laïcité française avait mis d’accord croyants et matérialistes en actant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le transcendant et le politique. Ce principe, qui laisse les croyants libres de leurs pratiques et de leur sensibilité est bien plus fort que l’idée de tolérance.

Le paradoxe de la laïcité tient à ce que le lien politique assure à chacun un maximum de liberté, en se fondant sur le droit de chacun de n’être pas comme le reste des hommes, pourvu qu’il respecte la loi.

Quelles réponses aux harcelés ?

Et Mila ? La jeune fille est de nouveau scolarisée. Mais dans un autre établissement…la question centrale de cette affaire, qui était la lutte contre les suites et les séquelles du harcèlement en milieu adolescent n’a pas réellement été débattue, ni médiatiquement, et encore moins politiquement, sur le plan des dispositifs de protection des citoyens.

Soutenez vous ou pas Mila dans son droit à ne pas être menacée et harcelée ? L’attitude de ses camarades de classe est inquiétante : les jeunes répondent souvent de leurs émotions lorsqu’ils répondent à la question ainsi reformulée par leur interprétation passionnée : « qui est le plus légitimement blessé ? ».

Les collégiens camarades de classe de Mila ne semblent pas avoir une culture juridique suffisante pour distinguer un propos général offensant, une insulte ad hominem, une menace ou incitation à la menace. Le règne du « it’s hurts my sensibility » est le vrai sujet qui se pose.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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