Griveaux : contre la bassesse en ligne, la ligne droite des lois

Ce vendredi matin, le candidat LREM Benjamin Griveaux a annoncé le retrait de sa candidature à la mairie de Paris, après la diffusion d’une vidéo à caractère sexuel qu’il aurait envoyée à une femme avec laquelle il échangeait des contenus intimes confidentiels.

La bassesse en politique n’est pas nouvelle. En 1968, Georges Pompidou a fait face à une calomnie et une entreprise de déstabilisation colossales avec l’affaire Markovic. Ça a fait énormément souffrir sa famille. Le mode opératoire? Des lettres et des photos truquées. Alors vos réseaux sociaux n’ont rien inventé du tout. Une « sextape » exposée à tous vents alors que la campagne aux élections municipales a Paris bat son plein, Benjamin Griveaux pouvait-il s’attendre à un coup aussi bas ?

« Ma famille ne mérite pas cela, personne ne devrait subir une telle violence. […] Je ne souhaite pas nous exposer davantage quand tous les coups sont désormais permis.»

Un candidat est effacé de l’échiquier politique sans raison légitime puisqu’il n’a commis aucun délit justifiant son éviction avant le scrutin. Un candidat d’un parti important, la République en Marche, est éjecté presque à l’issue de sa campagne, ce qui prive les Parisiens de lui accorder leur confiance dans les urnes. C’est un ignoble chamboule-tout sur la table du jeu démocratique.

Faux procès en hypocrisie

Rapidement, un procès en hypocrisie intenté sur Twitter au candidat. Faux procès. Quand il évoquait son statut d’époux et père de famille, c’était pour justifier son programme axé sur le retour des familles dans la capitale et non pour faire l’apologie de la relation exclusive, comme le font beaucoup de candidats américains. C’est une scénarisation, pas un déballage de sa vie privée , laquelle ne nous regarde pas.

Même en entretien privée, l’homme ne se présente pas religieusement comme un contempteur de ce qu’on appelle l’adultère. Et d’ailleurs, nous ne sommmes pas dans l’intimité du ménage Griveaux pour savoir s’il y a tromperie ou pas. Le New York Times précise : « La publication des vidéos a été rapidement et largement condamnée (…) En France, la vie privée des politiciens et des candidats est largement perçue comme étant interdite et sans pertinence dans les débats politiques et les élections. » 

A partir du moment où les pratiques sont partagées avec un/une adulte dont le consentement est éclairé (pas d’intimidation, chantage, rapport de force), nous n’avons pas à faire de commentaires sur la nature des SMS du candidat à la mairie de Paris. Et les divulguer est une atteinte à la pudeur d’une extrême violence.

Sous les énoncés sentencieux, les arguments de cour d’école de certains acteurs publics et éditorialistes invités sur les plateaux télévisés ont de quoi surprendre : «Il aurait dû savoir que » = Il l’a bien cherché !« Dans ce contexte où…» : Les autres aussi ! « C’est l’effet boomerang » : Bien fait pour lui ».

L’avocat de Griveaux, Richard Malka, a indiqué qu’il réfléchissait aux suites judiciaires à donner à cette «atteinte à la vie privée». La vidéo a été mise en ligne par le pseudo-artiste russe Piotr Pavlenski (rencontré par Libération en 2016) qui affirme avoir voulu «dénoncer l’hypocrisie» de l’ancien porte-parole du gouvernement dont le discours «s’appuie en permanence sur les valeurs familiales». Le Kompromat : une pratique héritée du KGB pour liquider les opposants.

Mais en France, en 2020, cette diffusion tombe sous le coup de la loi.

Le droit exprime l’échelle des valeurs qui sont reconnues par la conscience collective dans une société donnée : l’agréable et le désagréable, le beau et le laid, le bon et le mauvais, l’utile et le nuisible, le juste et l’injuste. C’est en fonction de cette échelle de valeurs que la conscience du mal est constituée comme telle : conscience de la laideur, du mal, de l’injustice. Ainsi, les auteurs de «revenge porn» et tous ceux qui relayent les contenus risquent deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende. L’affaire Griveaux attirera t-elle enfin l’attention sur les milliers de cas d’adolecents, souvent des jeunes filles, victimes de pornodivulgation ?

Réseaux sociaux

Au lieu d’accuser le diable, tombé en désuétude, il est devenu courant de montrer de l’index « les réseaux sociaux », cette caisse de résonance à la bassesse de basse-cour.

« Il faut censurer les réseaux sociaux, interdire l’anonymat en ligne ! » lancent en vrac des députés, affolés. Rappelons que droit à l’anonymat sur les réseaux sociaux, ce n’est pas l’impunité. Les moyens juridiques existent d’identifier et de poursuivre. L’article 6.1.II de la LCEN impose aux réseaux sociaux de conserver « les données de nature à permettre l’identification ».

Il ne s’agit pas de mettre en cause « les reseaux sociaux », puisqu’il s’agit d’une publication via un site web en bonne et due forme avec toute la chaîne de responsabilité parfaitement établie.Le site serait un site illégal hébergé au Canada. Vérification faite, il s’agit d’un site hébergé par Wix et dont le domaine est enregistré par Google.

Vu les inexactitudes et les représentations magiques que profèrent beaucoup de nos politiques et journalistes au sujet d’ « internet »; des sites, de l’anonymat en ligne…il y a du souci à se faire sur tous les sujets d’intérêt public à venir ces prochaines années.

A voir aussi : https://www.rsi.ch/play/tv/redirect/detail/12739506

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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