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La France munie et la France punie

Integrale analyse la façon dont la crise du récit politique – la rhétorique martiale présidentielle calquée sur les lacunes sanitaires dissimulées- a conduit, en réaction, à la fabrication médiatique d’un récit social du confinement, dont l’Élysée se serait bien passé.
Avec le regard d’universitaires et de communicants.
[ Par Clara Schmelck]

« LA FRANCE MUNIE ET LA FRANCE PUNIE

En réaction à la rhétorique guerrière d’un chef de l’Etat qui vante une France unie, un récit social de la crise sanitaire se construit dans les médias : celui d’un confinement à deux vitesses. Il y aurait d’un côté la France munie contre le virus, et de l’autre la France punie, qu’on envoie au front au péril de sa vie pour garantir la bonne marche du pays.

Le 16 mars, aux 35,4 millions de Français qui écoutaient son intervention télévisée, Emmanuel Macron martelait « nous sommes en guerre ». Par cette anaphore, le chef de l’Etat voulait nous mobiliser psychologiquement à accepter quelques mois de discipline. Il cherchait aussi à éteindre toute polémique sur sa gestion du risque sanitaire lié au COVID19, risque présent en Chine dès décembre 2019.

LA RHÉTORIQUE GUERRIÈRE, MASQUE D’UN MENSONGE D’ETAT

« L’état d’urgence sanitaire réclame une trêve des controverses tandis que la suspension provisoire de notre liberté de bouger appelle la limitation de la critique. Union nationale ! », analyse le chercheur et mediologue François-Bernard Huygues.

Sibeth Ndiaye est en « Mode Warrior », relatait au terme de dix jours de « confinement » le quotidien Le Figaro.
Mais, la langue de communication de crise adoptée par la Macronie passe mal aux yeux des Français. Parler de guerre à renfort de métaphores évite de parler de santé publique et de rendre publique l’action du gouvernement depuis janvier.

Mi-mars, Macron avait-il une marge de manœuvre suffisante pour agir efficacement sur le plan sanitaire ? Certainement pas, étant donné la pénurie avérée de masques (depuis 2015), et la baisse du nombre de lits en réanimation dans l’hôpital public depuis plusieurs décennies. Comme le révèle une enquête de Mediapart, fin janvier, le ministère de la Santé, conscient de la faiblesse des stocks d’État, n’a décidé de commander qu’une très faible quantité de masques, malgré des alertes internes. Le gouvernement a donc caché cette pénurie.

La donne a changé quand l’Italie a été touchée. Dans l’urgence, il restait au chef de l’Etat la seule possibilité de se montrer aux Français avec la gravité d’un discours martial. Au prix d’un mensonge narratif qui suit la trame du mensonge politico-sanitaire : une guerre est déclarée instantanément, alors qu’une pandémie se propage progressivement.

« L’exécutif a perdu la maîtrise de l’interprétation et du récit sur l’évolution de cette épidémie, avec un discours qui apparaît faussement rassurant comparé aux paroles de medecins sur le front, nettement plus inquiètes, mais aussi par rapport aux calculs d’experts sur l’évolution des cas en France.
Je ne vois guère comment le chef de l’Etat ne pourrait pas dramatiser quelque peu son discours ce soir et annoncer des mesures plus restrictives. », fait remarquer l’ancien directeur du SIG (Service D’information du gouvernement) Philippe Guibert.

Sur la crise sanitaire vient de calquer une crise du récit de crise lui-même.

« L’épidémie de coranavirus n’est pas seulement une crise sanitaire, c’est une crise de narration. », souligne Christian Salmon (source : AOC, 02/04/20)

« La pandémie est elle même l’objet d’une contamination par les métaphores guerrières. Une crise sanitaire n’est pas une guerre. Le corps n’est pas un champ de bataille. Les malades ne sont ni des pertes humaines inévitables, ni l’ennemi. Les soignants ne sont pas des héros. » poursuit le chercheur.

Parler de « héros », c’est nier la réalité en transposant l’ordinaire dans la sphère imagée de l’extra-ordinaire. Le chef de l’Etat a remplacé la notion de risque sanitaire par celle de catastrophe. C’est un artefact rhétorique pour se défaire a posteriori de ses responsabilités.

DISCOURS MARTIAL, RÉCIT SOCIAL

La communication du chef de l’Etat, parce qu’elle développe à nouveaux frais un champ lexical du conflit, exacerbe la ligne de faille entre les Français. Un récit social se trame. C’est un récit imagé, binaire. C’est le récit de souffrances méprisées. Sur Facebook circulent ces photos de Français paisiblement nichés dans leur résidence secondaire. Les enfants répètent leurs leçons sous le figuier. Sur Twitter, on peut lire les confidences courroucées de livreurs démunis de masques qui viennent leur apporter leur sushis à des urbains désœuvrés ; et le soir, ces prolétaires de la start up nation retrouveront leurs propres enfants claquemurés dans une même pièce, les yeux cernés par les réverbérations des écrans.

A travers des témoignages et des enquête, les médias professionnels se font l’écho du récit de la fracture sociale que le confinement rend évident.

« La pauvreté de biens est aussi une pauvreté de liens. Et, bien sûr, ces enfants sont davantage privés encore que les autres de temps scolaire, d’une présence en classe et de stimulations indispensables dans un groupe d’enfants et d’adultes. », avertit l’ancien inspecteur Jean-Paul Delahaye dans Libération. Les bibliothèques, centres sportifs ou conservatoires contribuent en temps ordinaires à diminuer l’érosion par la misère du corps et de l’esprit de jeunes personnes.

Dans le registre de l’enquête réaliste, Mediapart publie les témoignages d’aide-soignantes, confrontées en première ligne à des personnes potentiellement porteuses du COVID19. Le média en ligne donne la parole à des familles peu équipées en informatique et qui peinent à faire suivre la classe à la maison à leurs jeunes enfants. Streetpress, pour sa part, évoque la difficulté de vivre assigné en résidence quand on est mal logé,en surnombre , ou même sans logis à soi.

La lutte des classes aura lieu. Preuve en est la riposte des « m’as-tu-vu ? » frustrés par le confinement. La distanciation sociale est savamment entretenue par certains Français en son sens figuré. Il paraît inacceptable à certaines personnes aisées de cesser d’exhiber leurs signes de richesse sous prétexte qu’il y a des morts du Coronavirus. « Je suis confinée dans ma résidence secondaire. Puis-je aller tondre mon gazon dans ma résidence principale qui se trouve à 90km ? » demande un téléspectateur à BFMTV, qui proposait un questions/réponses sur les modalités du confinement.

Dans un contexte de tension sociale paradoxalement intériorisée et plus que jamais extériorisée, les inégalités apparaissent intolérables et injustifiées par des critères tels que le degré d’études supérieures.

En choisissant une rhétorique martiale pour masquer un scandale d’Etat, Macron a ouvert une brèche : celle de la contestation sociale sur la base du récit, réel, de la condition inégale des Français pendant ce drôle de temps de latence collective, sans ennemi en face.

(Photo : Nantes, 03/04/20 @nantesrevoltee)

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).
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