04821B74-FADD-44CC-AEBA-5823CBA62BA4

COVIDKREMLIN Épisode 2 « N’informer que les décideurs »

INTEGRALE PUBLIE SA PREMIÈRE SERIE SUR LES MÉDIAS DU MONDE

La couverture médiatique du Covid-19 en Russie, un jeu de cache-cache dans la forêt de l’opinion publique.

Par David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie, Moscou

Premier épisode : Un jeu de cache-cache

2e épisode : «  N’informer… que les décideurs »

A bien y réfléchir, cette démarche n’est pas si paradoxale, mais elle prend acte d’une situation qui pourrait sembler désespérée.

Ces journalistes vont bien informer, cependant ils vont s’adresser à des décideurs et non au public, comme s’ils avaient renoncé à l’existence d’un lectorat atteignable et entériné le système imposé par ceux qui verrouillent l’information. Ou bien s’agirait-il d’une paix des braves pour gagner en efficacité plutôt que d’attiser les conflits ?
Impossible de répondre, même en observant au plus près la situation.

Car il y a le ton de circonstance, limpide, c’est le paternalisme responsable, des hommes qui prennent les bonnes décisions en ces temps de pandémie. Et il y a la lame de fond, trouble, c’est la bataille pour le contrôle des médias, et trop de monde y a lancé ses forces, le gouvernement, les idéalistes, et les entreprises privées.
Pour la circonstance, on fait dans le classique : on ressort le récit protecteur, les mots de la mobilisation bien connus de tous, et pour que ce soit aussi rassurant qu’un conte de fée qu’on connaît par cœur, on minimise aussi la menace et on l’impute aux autres.

Frontières fermées, reportages sur le chaos à l’étranger, doctes analyses sur les responsables étrangers, sur les chaînes de télévision les plus regardées il est régulièrement question de « virus chinois » et non de « Covid-19 ». On évite aussi d’en faire trop pour ne pas donner aux téléspectateurs trop d’arguments qu’ils pourraient retourner contre leurs propres responsables.

De même qu’on évite de distribuer des amendes aux contrevenants du confinement ou des règles de distanciation (il suffit d’aller faire ses courses au magasin le plus proche pour le constater), alors que le discours officiel se veut strict, donnant l’image du contrôle, il ne faudrait pas attiser la rancune populaire. C’est pourquoi la gestion médiatique de la crise sanitaire en Russie est si étrange et difficile à lire.

Elle l’est d’autant plus qu’il est malaisé de comprendre en ce moment qui prend vraiment les décisions en ces temps de crise sanitaire. Il est de bon ton de dire que Vladimir Poutine aime annoncer les bonnes nouvelles, et délègue aux autres le privilège d’annoncer les mauvaises
Mais on ne sait pas vraiment. On peut souligner qu’il y a en ce moment plusieurs groupes d’experts et de scientifiques qui conseillent le président de la Fédération de Russie, les structures de sécurité ou la Mairie de Moscou (qui joue un rôle leader indéniable), ce serait des redondances inutiles qui se parasitent.

Mais on ne sait pas vraiment comment ils se concertent et qui décide quoi. On peut également se gausser de la contrariété que cause le report d’un référendum sur la réforme de la Constitution, qui maintiendrait Vladimir Poutine au pouvoir jusqu’en 2036 (là encore, ce “scoop” mérite une discussion sérieuse sur les intentions réelles, c’est mal connaître les coulisses du Kremlin), on conçoit mal son déroulement dans l’après-pandémie sur fond de crise sociale et économique. Mais, une fois encore, personne ne sait vraiment ce que prévoient tous les plans B. La seule règle claire, c’est l’opacité soigneusement entretenue.

The following two tabs change content below.
David Krasovec

David Krasovec

David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou, est correspondant d’Intégrale en Russie

Vous pouvez également lire