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COVIDKREMLIN Épisode 3 « Le contrôle des esprits »

INTEGRALE PUBLIE SA PREMIÈRE SERIE SUR LES MÉDIAS DU MONDE

La couverture médiatique du Covid-19 en Russie, un jeu de cache-cache dans la forêt de l’opinion publique.

Par David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie, Moscou

Premier épisode : Un jeu de cache-cache
2e épisode : «  N’informer… que les décideurs »

3è épisode : « Le contrôle des esprits »

Les échelons hiérarchiques de la prise de parole

Vu de l’extérieur c’est encore moins lisible, car dans les médias étrangers, à propos de la Russie, on souligne volontiers les réflexes de propagande et de contrôle des esprits. Pourtant, passé le titre alléchant d’un bon vieux James Bond au pays des Soviets, on est vite déçu pas la platitude des constats : les reproches que l’on peut objectivement faire ne sont pas imaginaires, mais ils sont plus à comparer aux grosses ficelles employées à Paris ou Londres plutôt qu’à Pékin. Un hôpital en dur a bien été construit préventivement au sud de Moscou, mais la couverture journalistique est plus proche de France 2 ou CNN sur les hôpitaux de campagne à Mulhouse ou New York, il est difficile de la comparer aux exploits de propagande du Parti communiste de la République populaire de Chine. Certes, on évite de gloser sur les chiffres officiels et le manque de moyens, le dévouement du corps médical n’en est pas moins sincère et professionnel **, et on attend toujours que certains grands pays de l’Europe occidentale communiquent enfin des données crédibles. Y aller de son commentaire perso en public peut conduire à des désagréments certains, surtout en province, si on considère que cela relève de la diffusion d’infox qui mettent en danger la vie d’autrui…
La parole n’en est pas moins muselée pour autant. L’immense majorité des Russes respecte le confinement, par civisme, ceux qui jouent un rôle dans la lutte contre la diffusion du virus le font sans discuter et du mieux qu’ils peuvent – pour les critiques, comme d’habitude, on les étale sans gêne et sans précaution entre proches et collègues. Cela, le pouvoir ne se demande même pas si on peut y remédier, cela fait partie des traits de caractère russes – et comme partout ailleurs, plus le linge est sale, plus on le lave en famille avec entrain.
Ce qui est plutôt reproché, c’est le non-respect d’une certaine forme de hiérarchie de l’information, reflet de la verticale du pouvoir, tout peut être dit sans gêne, mais en respectant les échelons administratifs. De hauts-responsables apprécient même le franc-parler, car tous savent que les analyses pertinentes sont tributaires de la fiabilité des informations qui remontent.

Le Covid-19, symptôme de la crise du droit privé

Dans les rouages du champ politique, il n’est donc pas forcément question de contrôle des contenus informationnels, mais plutôt de la gestion temporelle des flux informationnels : qui va dire quoi à quel moment, qui va parler avant qui. En profondeur, les joutes sont bien plus subtiles et le choc des luttes idéologiques va plutôt porter sur la définition de la frontière entre sphères publique et privée, ce qui ne se joue pas entre acteurs de la société civile (impuissants, sans accès aux leviers du pouvoir) et organes gouvernementaux, mais entre groupes concurrents qui gravitent autour des pouvoirs centraux (la présidence, le gouvernement, et la Douma ; le Ministère des finances et le Ministère de l’économie ; la mairie de Moscou ; les services de sécurité et de défense, trop nombreux, se méfiant les uns des autres ; quelques grandes entreprises qui ont les moyens d’acheter une partie du jeu des précédents).
L’argent étant roi, on en est arrivé à l’accord minimal que vie privée signifie propriété privée, en revanche l’opinion personnelle exprimée dans l’espace public ne fait l’objet d’aucun consensus. De là, l’une des racines des désordres médiatiques en Russie, cette question dépasse la déontologie puisque même les idéalistes ont besoin de sources de financement. Surtout parce que les journalistes eux-mêmes n’arrivent pas à dire clairement s’ils agissent à titre privé ou public. L’Etat entretient sciemment le flou pour neutraliser les voix discordantes en supprimant justement le “flou” de l’interprétation du droit (« Chaque journaliste est un citoyen tenu de respecter les lois, sinon le code pénal sera appliqué au nom de l’Etat de droit »), faisant fi de “l’esprit des lois” qui légitime justement le droit. Ce sont surtout ceux qui financent les médias qui mettent les journalistes en porte-à-faux, par l’entremise de la culture du résultat plutôt que de la vérité : « Vous êtes au service de la réussite du journal, vos opinions passent au second plan, car si le journal échoue, vous desservez vos convictions ». Problème cornélien…
Et lorsque l’on impose le confinement ou la distanciation sociale, parle-t-on de droit privé ou public ? Lorsque les revenus sont menacés, et donc la pérennité de la propriété privée, n’attaque-t-on pas le dernier îlot de droit privé qui était sanctuarisé ? Beaucoup de Russes, citoyens ou responsables ou journalistes, ont du mal à y répondre – sans surprise puisque les problèmes sont mal posés – mais qui peut recentrer les débats quand on est dans l’urgence sanitaire ? La prise de parole, officielle ou citoyenne, n’en est alors que plus mal à l’aise…

Des manœuvres dans le cœur de tous les médias

Faits concrets : début novembre 2019, la rédactrice en chef de la petite chaîne de télévision Dojd (chaîne dissidente cryptée), Aleksandra Perepelova, annonce son départ au 31 décembre. Aucune raison n’est avancée, cependant cela faisait presque un an que la chaîne parlait de restructuration pour essayer de gagner en visibilité. Le 12 février 2020, on apprend que c’est au tour du puissant Aleksandr Jarov de quitter la tête de Roskomnadzor (équivalent du Conseil supérieur de l’audiovisuel en France) pour partir chez Gazprom-média (société privée). L’intéressé commence par démentir, mais après huit ans de services, ce n’est pas une surprise, les rumeurs allaient bon train. Enfin, on parle de plus en plus ouvertement des énormes pertes financières de la première chaîne publique de télévision russe (Prviy kanal), le temps des chèques en blanc est terminé ; l’Etat n’est plus prêt à subventionner des contenus, il exige dorénavant la prise en compte des lois du marché, le nouvel étalon standard de l’efficacité. Des restructurations inéluctables sont à prévoir dans un avenir proche.
Ces exemples illustrent plusieurs extrêmes de l’échiquier des médias et montrent que le jeu des plaques tectoniques est puissant et touche tout le monde. Qu’entre ces deux dates le gouvernement de Medvedev ait démissionné à la surprise générale, ce pourrait n’être qu’une coïncidence – mais non, on reste dans la même logique de recherche d’efficacité dans la gestion de l’administration et de l’image.
Simples changements parmi d’autres selon le principe normal de rotation du personnel, demanderont quand même certains ? Le 11 février 2020, une filiale de la fameuse Radio Svoboda (Radio Liberté), Radio Svobodnaya Evropa (Radio Europe libre), était ajoutée à la liste des agents de l’étranger sur le Registre des médias tenu par le Ministère de la justice. Dans la même période, la Commission des technologies de communication avait voté la recommandation de limiter à 49% l’actionnariat des étrangers dans les grandes compagnies russes qui en relèvent. C’était sans compter sur la réalité : le géant russe Yandex est enregistré aux Pays-Bas et le capital russe est de loin inférieur aux 51% qui auraient été nécessaires. La Commission a dû reculer, Moscou ne pouvant se permettre d’affaiblir cette entreprise stratégique qu’elle peine à assujettir.
Dans le rapport Freedom on the Net 2019, rédigé par la Freedom House, la Russie est l’un des pays les plus mal notés en matière de liberté sur le Net, le pays coche toutes les mauvaises cases. Ce qui inquiète en Russie, ce n’est pas tant le problème d’accès au Net, c’est la série de lois qui interdit toute une série d’usages faciles et courants, comme l’utilisation d’un VPN. On peut ainsi se faire piéger par des usages anodins et être trahi par l’historique des sites consultés, par exemple le libertarien Mikhaïl Svetov (parti politique non enregistré et pratiquement sans audience) en fait les frais pour avoir consulté certaines pages Instagram – il en profite d’ailleurs pour se fabriquer une image surfaite de dissident, mais sans accrocher son public. Autre scintillement furtif dans ce kaléidoscope, la proposition récente de Vladimir Poutine de créer un contre-modèle de Wikipédia, le Wikimédia RU, bien que doté de 100.000 euros le projet relève pour l’instant plus du désir que de concurrent sérieux à la célèbre encyclopédie.

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David Krasovec

David Krasovec

David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou, est correspondant d’Intégrale en Russie

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