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CovidKremlin – épisode 4 : «Toux sur les taux de confiance »

INTEGRALE PUBLIE SA PREMIÈRE SERIE SUR LES MÉDIAS DU MONDE

La couverture médiatique du Covid-19 en Russie, un jeu de cache-cache dans la forêt de l’opinion publique.

Par David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie, Moscou

Premier épisode : Un jeu de cache-cache
2e épisode : «  N’informer… que les décideurs »

3è épisode : « Le contrôle des esprits »

Épisode 4 : « Changement radical ? Le niveau de vie, pas la liberté d’expression« 

L’effort de contrôler les médias est donc bel et bien patent, néanmoins il n’est pas facile d’avoir le dernier mot. Pour une raison élémentaire : personne n’arrive à proposer de solution pour relever rapidement le niveau de vie des Russes (ou la mettre en œuvre), donc personne se semble pouvoir éviter l’expression du mécontentement populaire, donc tous hésitent à monopoliser la communication officielle (s’ils en ont les moyens). D’où une certaine liberté dans les médias dictée par la nécessité de conserver des soupapes de sécurité.

Et pour cause : en novembre 2019, l’institut de sondage Levada (pour le Centre Carnegie de Moscou) relevait que 59% des Russes voulaient un changement radical du pays.

Ils étaient 42% en 2017. La principale cause de cette humeur n’est pas la politique, mais le niveau de vie… qui dégringole avec le confinement. Dans cette même enquête, seuls 7% des Russes s’inquiètent du manque de liberté et de droits civils, ce qui explique que les médias doivent concrètement se demander comment ils peuvent participer à l’amélioration de la qualité de vie. Ce qui est précisément illustré par l’appel du Syndicat-100.

Ensuite, quand on regarde dans le détail qui désire le plus des changements, ou les appelle le moins, les oppositions ne se font pas entre classes d’âge ou sociales, mais plutôt en fonction de son corps professionnel. Sans surprises, ce sont les fonctionnaires et les oligarques qui plaident le plus pour le statu quo, drôle de synergie entre le pauvre rond-de-cuir et le multi-milliardaire. Ce qui fait penser que le problème est plutôt systémique et que les clivages sociaux peuvent facilement être surmontés : tous les ingrédients sont là pour réussir des mobilisations qui traverseront facilement toute la société.

Et pour l’instant, l’usage des médias échoue dans cette tâche… Pour les causes que nous avons invoquées, mais aussi parce que personne ne connaît vraiment la cartographie médiatique de la Russie et donc l’humeur du pays. En voulant contrôler les instituts de sondage, les décideurs se sont tirés une balle dans le pied : en l’absence de concurrence sérieuse, les sondeurs ont pris des habitudes paresseuses et renouvellent peu leurs échantillons de population, ce qui fait que les marges d’erreurs sont de plus en plus ouvertes à l’aléatoire.

Pour qui veut essayer de capter cette énergie populaire avec le soft power des médias, la saison des transferts de ressources humaines et financières est ouverte. Et sur fond d’incertitude liée au Covid-19, ces mouvements devraient donc s’accélérer, pas avec un plan de bataille bien défini, mais en tâtonnant, en expérimentant et en jouant au plus malin.
Si la télévision reste le média le plus influent, il est même la principale source d’information pour 88% des plus de 55 ans, son pouvoir s’écroule chez les plus jeunes, les 16–34 ans sont 74% à préférer Internet (étude Médiascope, décembre 2019).

Cependant, que l’on préfère la télévision ou Internet, les taux de confiance accordés sont très bas. Quant à la presse écrite, elle ne touche que 19% des Russes.
Si les chaînes étatiques dominent à la télévision, sur Internet ce sont des acteurs moins malléables qui tirent leur épingle du jeu, Yandex (25%) et VKontakte (10%).

Il faut surtout relever la montée en puissance de YouTube (7%) et Instagram (6%) qui dépassent maintenant d’autres médias traditionnellement bien implantés en Russie – ce ne sont néanmoins que des distributeurs de contenus, ils n’en sont pas les producteurs, cela traduit quand même une émancipation médiatique.
Il n’y a donc pas à proprement parler d’épidémie du virus du contrôle, c’est bel et bien un jeu de stratégie qui se joue dans les médias russes, entre pouvoirs et journalistes.

Ni échecs, ni go, plutôt cache-cache dans la forêt de l’opinion publique. Cela rappelle quand même vaguement les combats épiques entre Karpov et Kasparov : au cours de deux décennies, personne ne pouvait prévoir lequel des deux Russes allait l’emporter sur l’autre. Et si, une fois encore, c’est la jeunesse qui l’emportait sur la vieille garde ? Mais au bout de combien de temps ?

* Le Syndicat-100 est fondé fin février 2020, en font notamment partie Novaya Gazeta, Echo de Moscou, Dojd, Meduza, 7×7, Znak.com, Takie dela, etc.
** Un site comptabilise les membres du corps médical « décédés pendant la pandémie », il y en a déjà plus de 300 au 29 mai 2020, la plupart ont moins de 60 ans ; https://sites.google.com/view/covid-memory/home

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David Krasovec

David Krasovec

David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou, est correspondant d’Intégrale en Russie

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