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La soignante à genoux, icône de notre époque

Une femme gracile, genoux à terre, en blouse blanche, brusquée dans une manifestation par des policiers. Que dit cette photo qui a fait le tour de Twitter ?

Après trois mois de crise sanitaire, médecins, aides-soignants et infirmiers ont manifesté, mardi 16 juin, un peu partout en France pour rappeler le gouvernement à ses promesses sur l’hôpital. Cette journée d’action nationale, organisée par une dizaine de syndicats et de collectifs de soignants (CGT, FO, UNSA, SUD, Collectif inter-hôpitaux, avait pour toile de fond le « Ségur de la santé ».

Aux Invalides, à Paris, la manifestation avait commencé dans le calme. Puis, l’air s’est comme raidi. Les tensions sont montées. Le brouillard nauséeux des lacrymogènes a gagné la nasse.
Le photo-reporter Rémy Buisine (Brut) a tourné une séquence insoutenable : l’interpellation d’une femme en blouse d’infirmière. La vidéo ne permet de pas de comprendre les antécédents de cette interpellation, mais il apparaît à vue d’oeil que l’usage de la force était disproportionné.

Un instant de cette séquence va retenir l’indignation de Twitter. La photographie du reporter Antoine Guibert immortalise l’événement de l’arrestation : la femme, gracile, est mise genoux à terre par des policiers. La légèreté de la blouse contraste avec l’épaisseur des équipements dont sont couverts les représentants des forces de l’ordre. Le symbole est douloureux : sur les rotules pendant la crise sanitaire, les soignants sont mis à genoux par la police. On leur avait promis des médailles, on leur passe les menottes.

Une photographie, à plus forte raison quand elle est reçue sur les réseaux sociaux comme le serait une construction spectatorielle, est toujours à resituer dans son contexte. Dans la journée, Nicolas Chapuis, journaliste au Monde, établit le contexte : la femme sur la photo, Farida C, 50 ans, est en garde à vue (Paris,7e) pour outrage, rebellion et violences sur personne dépositaire de l’autorité publique. Rembobinage : plusieurs séquences vidéos montrent effectivement la femme jetant des projectiles avant l’interpellation. Son interpellation est donc légale. Mais, la manière dont quatre ou cinq hommes suréquipés l’ont traitée manifeste une violence difficilement justifiable.

On comprend que l’image ne dit pas tout.

Culture de la transparence

La culture politique récente de la prise de vue documentaire en continu, en temps réel et en réseau, ne permet plus aux policiers de procéder à des interpellations sans avoir à rendre compte à l’opinion. C’est une culture de la transparence et de la vigilance commune, exercée de manière horizontale.

Mais, la transparence ne couvre pas l’ambivalence.

De cette image saisie le 16 juin 2020, il ne restera que la valeur symbolique. Or, elle porte plusieurs sens : elle est une photographie d’un fait, à savoir l’interpellation d’une manifestante ayant jeté des pierres sur des représentants des forces de l’ordre. Elle dénote un malaise d’une société où s’opposent agents de la sûreté et de la santé publiques.

Il est paradoxal qu’un journalisme de flux (les images en continu) ait pour effet de produire non simplement une série d’images se prêtant à différentes interprétations, mais aussi des icônes, figées, et que l’on investit d’émotions.

Cette photographie, qui a suscité l’indignation, donne à voir les paradoxes de l’information indépendante en direct continu : d’une part, la transparence n’annule pas l’ambivalence. D’autre part, le flux intense de vidéos fixe une icône, unique, figée, investie d’émotions. On a beaucoup glosé sur cette image, et moins sur d’autres prises de vue qui relataient les violences de la manifestation du 16 juin à Paris.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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