60260B01-DCD8-476A-A5BE-7B1F5E14411B

Déboulonner les ombres pesantes

D’habitude ce sont les statues qui s’en prennent aux hommes, il ne faut donc pas s’étonner si parfois, à l’inverse, ce sont des hommes qui les renversent. Voyage au pays des statues, monde désespérément masculin où l’inanimé prétend représenter le vivant.

[Episode 1 : Quand les statues nous emportent en enfer

N’oubliez pas Don Juan

Ne l’oubliez pas, Don Juan, qui aurait été lapidé par #metoo aujourd’hui, a finalement été mis à mort par une statue. Qui sont-elles pour oser rendre justice par elles-mêmes ? Et que nous disent-elles de la mort de George Floyd ?

Il faut commencer par une évidence : comme tout symbole ou toute représentation, la statue est porteuse d’une intention et d’un message. Quand, de plus, elle trône dans l’espace public, par sa seule présence elle agit sur les débats de société, il est trop naïf de croire qu’on peut la ravaler à un simple rôle décoratif.

Un musée, un édifice religieux ou un domicile privé resserrent le contexte des statues qui y sont visibles, mais la rue est un lieu de communauté que chaque citoyen est obligé de fréquenter. On peut ne pas entrer dans un temple, la rue, plus qu’un passage obligé, est une infrastructure sociale qui permet l’accès aux moyens de subsistance (emploi, commerces), aux soins, à l’éducation, aux services administratifs.

Un lieu de rencontre, de confrontation des inégalités sociales, d’accès à l’égalité des chances – et ceux qui y passent ou s’y immobilisent sur un piédestal participent à ces rencontres.

Au moment de la résurgence du débat entre Voltaire et Rousseau, du pouvoir représentatif ou de la représentation directe, lorsque les consultations bioéthiques se penchent sur l’acharnement thérapeutique ou l’euthanasie, la question de l’autorité morale et réelle agite profondément nos sociétés. Qui aujourd’hui décide du droit de vie ou de mort : Dieu, le destin, le juge, les jurés, l’armée, la police, les médecins, soi-même, ses proches ?

Après la séparation de l’Etat et des Eglises, après l’abolition de la peine de mort, après la fin de la conscription, on scrute maintenant de plus près les arguments sur la légitime défense et l’ordre public (qui couvrirait certains actes de la police) et sur le respect de la vie privée (qui justifiaient la non-intervention coupable dans les cas graves de violence conjugale, en contradiction avec l’obligation d’assistance à personne en danger).

Mort de Floyd : est-ce la faute de la police ou des statues ?

En réaction à la mort de George Floyd, nombreux sont ceux qui s’en sont pris aux statues. Réaction exagérée, déplacée ? Non, cela reste dans le cours naturel de l’histoire culturelle de nombreux groupes humains, et il ne s’agit pas seulement de l’histoire de l’iconoclasme et du vandalisme, mais aussi de celle moins connue des statues qui peuvent s’en prendre aux hommes. C’est, au final, l’histoire du combat entre l’homme et les représentations qu’il a lui-même créées, dans l’arène de la pseudo opposition entre nature et culture où l’homme se croit au-dessus de la nature, dans les salons de la représentation artistique, sur la scène de la représentation politique.

Don Juan se complaît dans cette arène, ce salon et sur cette scène, il n’a cure des règles et des normes qui régissent l’espace et l’honneur publics, et il assassine froidement le Commandeur, celui qui représente la loi. Si les Espagnols sont familiers de la version originale de 1630 de Tirso de Molina, les autres Européens fixent leur propre variante du mythe au fur et à mesure, les Français avec Molière en 1665, les Italiens avec Goldoni en 1730, les Anglais avec Byron en 1819, ou les Russes avec Pouchkine en 1830. Mais parmi les dizaines de versions, le meilleur promoteur du mythe a été Mozart, avec son Don Giovanni de 1787, car la scène de la statue du Commandeur est indéniablement l’un des chefs-d’œuvre de l’opéra. “Je vais parler” est le premier avertissement de la statue qui vient chercher Don Juan pour l’emmener en enfer, mais l’effet surnaturel qui fascine le spectateur fait appel à des ressorts bien plus profonds que la peur des fantômes, c’est celui de la voix.

Trois ans plus tôt, en 1784, toujours à Vienne en Autriche, Johann Wolgang von Kempelen présentait la première machine qui imitait la voix, et il fit bien plus forte impression qu’avec son automate de 1770 qui jouait aux échecs : comment un mécanisme si profondément non-humain pouvait produire des effets humains ? Mladen Dolar, psychanalyste et philosophe du fait politique, se saisit de cet exemple pour introduire son livre sur la voix, en comprendre le trouble qui en émane et l’incroyable puissance qu’elle exerce.

La voix serait bien plus que notre intime projeté vers l’extérieur (l’extime), bien plus qu’une voix intérieure (qui perturbait Socrate et autres pères de l’Eglise), avant même le message articulé et exprimé, la voix n’est que cette chose indéfinissable et immatérielle qui ne sort que des êtres vivants et c’est pourquoi les témoins du XVIIIe siècle étaient plus fascinés par l’appareil doté de voix que par l’automate humanoïde qui a joué aux échecs avec la cour des Hasbsbourg, Napoléon, et devant Edgar Allan Poe.

La statue du Commandeur relève de ce registre et non de celui du revenant : ce n’est pas le retour de l’homme, c’est l’irruption de la voix chez un non-humain. Les victimes ne reviennent pas pour demander justice, malgré les croyances en l’au-delà, le droit civil et le droit pénal l’interdisent (un mort ne peut déposer plainte et le processus s’arrête lorsque l’accusé décède) : le mort n’a pas de voix. Donc pas de justice. Sauf si d’autres voix s’en chargent.

C’est pourquoi la voix est l’un des fondements du processus de la justice, c’est ce qui permet de surmonter les impossibles scellés par la mort : l’oralité des témoins, les plaidoiries des avocats, dans le droit français une décision de justice n’est pas valable tant qu’elle n’a pas été exprimée de vive voix par le juge.

Quand George Floyd dit “Je ne peux plus respirer”, c’est à la fois l’imminence de la mort biologique et le déni cruel de tout ce qui constitue chacun de nous. C’est aussi l’affirmation brutale que la justice n’a pas le droit d’exister pour certaines personnes.

Image à la une : Piédestal de la statue déboulonnée d’Albert Spike, Washington 2020 © AgnosticPreachersKid via Wikimedia commons

The following two tabs change content below.
David Krasovec

David Krasovec

David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou, est correspondant d’Intégrale en Russie

Vous pouvez également lire