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Ignorances coupables, ou comment dévoyer le respect et la liberté d’expression

Integrale se met en mode [Spécial confinement] en proposant des papiers qui demandent un temps de lecture long.

Quand Donald Trump, des partis d’extrême-droite et des groupes prétendument religieux minent systématiquement le champ du savoir et de l’intelligence collective, il n’est plus question de respect, de liberté d’expression ou de valeurs soit-disant occidentales, c’est une attaque violente contre les discriminés et les notions d’égalité et de justice.

Que sont le respect d’autrui et la liberté d’expression? Tout est à peu près clair, il n’est pas difficile de trouver des textes pédagogiques qui remettent les points sur les i, et pourtant la majorité des gens doutent, n’arrivent pas à expliquer à un proche ou une assistance de quoi il en retourne vraiment. Cette confusion ne sert que les apôtres de la violence qui en profitent pour dénigrer toute pensée: l’image est-elle trop forte? Non, car ce ne sont pas des “âmes égarées” qui mitraillent et décapitent des “mécréants”, ou étranglent des hommes noirs dans la rue au grand jour, ils appartiennent à des groupes qui pensent et perfectionnent toutes sortes de violences (physique, sociétale, discriminatoire, symbolique, etc.).

C’est un système de la peur conçu, réfléchi, institutionnalisé.
C’est pourquoi il faut penser la liberté d’expression, et non simplement s’en saisir pour exprimer son indignation. C’est d’autant plus nécessaire que l’opinion publique a été contaminée par la forme la moins nocive de cette violence, ces attaques contre l’intelligence humaine prennent la forme de la désinformation, joyeux cocktail d’infox, de fake news et de qui-criera-le-plus-fort, mais le principe reste le même: on impose sa parole et on dénigre celle des autres (censure, intimidations), à défaut de réussir à la faire disparaître (internement, meurtres).

On a tendance à traiter ces personnages de barbares (qui ne parlaient pas le grec ancien) ou d’obscurantistes (dont l’esprit ne serait pas éclairé), mais c’est les sous-estimer car leur force est justement de nourrir un débat avec toutes les armes de la rhétorique. C’est comme une bombe à fragmentation: d’abord on annihile celui qui s’exprime, puis les sous-munitions sèment le doute et la peur parmi les survivants.

Désinformation et connaissance

Rappelons brièvement ce qu’est la connaissance: c’est le traitement de données que l’homme perçoit avant tout par ses sens (surtout la vue qui déclenche en permanence des réactions réflexes dans notre cerveau), et depuis peu grâce à divers instruments de mesures de plus en plus perfectionnés. Plus les données accumulées sont nombreuses, plus le champ de la connaissance s’élargit. Il faut ensuite traiter ces données: peut-être avec des algorithmes pour gagner du temps, plus fondamentalement grâce à la discussion, c’est le sens premier du mot grec logos!

Ne peut être logique que ce qui a été débattu avec les autres, confronté à la totalité des données disponibles (sans exclusions…), discuté selon différents points de vue et opinions (dogma en grec ancien signifiait opinion et non certitude imposée!), la connaissance est donc un produit culturel fruit de l’intelligence collective, de la discussion, et de l’intégration de tous les savoirs. Bien entendu, l’ignorance consciente de certains éléments est une négation de la connaissance et de l’intelligence collective (c’est le propre du fanatisme et des complots).

La théologie n’y échappe pas: le ressenti et la foi sont des données réelles qui mobilisent en permanence notre cerveau, et bien que ces données ne soient pas mesurables par des instruments scientifiques, les mêmes règles de discussion collective s’appliquent, par exemple pour surmonter les contradictions entre citations a priori incompatibles. C’est pourquoi la théologie est également une science complexe, alors que la lecture littérale de textes sacrés est une négation affirmée de la connaissance (refus de la discussion et de l’interprétation).

Il en va de même des sciences politiques qui s’adressent aux ressentis et appréhensions des citoyens, cela explique l’animosité entre religions et partis autoritaires (ou parfois leur connivence!), plus qu’une concurrence institutionnelle il s’agit de monopoliser le champs de la discussion pour l’asservir. En revanche, science et foi ne sont pas opposées; au contraire déjà Pascal (et bien d’autres grands scientifiques avant et après lui) voyait dans la complexité mathématique et physique croissante une preuve supplémentaire du génie d’une force supérieure.

Les exclus doivent pouvoir s’exprimer en sécurité

Longtemps, la construction de la connaissance a été guidée par l’idée de causes et de conséquences des “lois naturelles”, mais cette chaîne linéaire sans fin (et avant? puis avant? et donc? et après?) a vite montré ses limites. Il a été prouvé qu’on pouvait interrompre cette chaîne (certains savoirs sont pour l’instant isolés les uns des autres, en sciences sociales la vengeance et le ressentiment sous leurs formes les plus diverses ne sont pas forcément les réponses les plus adaptées à la violence), et il a été démontré qu’il fallait intégrer les éléments extérieurs à cette chaîne logique, les marginaux et les minorités.

Pourquoi? Parce que ces marginaux et ces minorités exclues démontrent que le système en place n’intègre pas la totalité des données disponibles, l’élaboration du système exclut sciemment des éléments qui font partie de la discussion collective, il en découle que ce système n’est pas fondé sur la discussion et l’intelligence collective. Un tel système est donc forcément discriminatoire, ces constructions sociales et politiques sont nombreuses avec mille noms sauf celui de démocratie, et cela est forcément en contradiction avec la notion de connaissance, en plus de fouler aux pieds le sentiment de justice.

Le droit d’expression dans tout ça? C’est le droit de contribuer à cette intelligence collective, pour le bien commun. C’est un droit juridique, cela signifie que remettre en cause la liberté d’expression c’est remettre en cause la Déclaration des droits de l’homme et pratiquement l’ensemble des constitutions nationales et des codes civils. Quand on se réclame de la liberté d’expression pour énoncer une idée qui ne tient pas compte de l’ensemble des savoirs (climato-scepticisme, racisme, extrémisme religieux, répression politique), c’est automatiquement une négation de la connaissance, de la justice et de l’égalité.

La liberté d’expression a été pensée pour donner la possibilité de se sentir en sécurité quand on dénonce une discrimination ou qu’on veut apporter des éléments nouveaux aux débats collectifs. Elle n’a pas été pensée pour dire n’importe quoi, menacer, nier des faits, faire des amalgames.

Malheureusement beaucoup ne le comprennent pas. Par exemple, le droit au blasphème n’est pas une insulte qui justifie la violence physique ou symbolique contre des croyants (ils peuvent hausser les épaules et se désintéresser de ces opinions, ou exprimer en paroles leur désaccord et rendre le débat plus constructif, ce qui est le bienvenu), c’est un droit qui garantit la protection à ceux qui osent parler de comportements répréhensibles (il est généralement question d’hypocrisie ou de stigmatisations).

Il n’est pas question de cautionner intellectuellement certaines positions, car on a conscience qu’elles heurtent des sensibilités, mais on ne peut non plus tolérer l’interdiction autoritaire de certains questionnements, surtout quand ces questions ne concercent qu’une partie de la population (un seul groupe peut-il interdire à tous de débattre?).

Surtout, les réactions au blasphème révèlent un problème plus profond et inquiétant, elles déshumanisent ceux que des autorités religieuses ont exclu de la sphère du sacré, le pas est vite franchi vers la menace de l’intégrité physique. Le glissement se fait rapidement, et c’est plus courant qu’on ne l’imagine.

Encore aujourd’hui, les vies des noirs et des réfugiés comptent moins que celles des blancs et autres nantis. La vie des êtres vivants sur terre compte moins que les intérêts de groupes industriels. La vie des femmes compte moins que l’honneur d’une famille.

Les croyants musulmans qui sont morts ce mardi dans un attentat dans une école coranique de Peshawar comptent moins que la complaisance de leur gouvernement envers des groupes mafieux ultra-violents. Si on veut en parler, il ne faut pas avoir peur de mourir, dans le meilleur des cas il faudra lire quotidiennement des menaces de mort…

L’empathie et la compassion versus l’ignorance coupable

Tout cela se nourrit de la mauvaise foi et de la volonté délibérée de manipuler, d’attirer l’attention au détriment des autres. C’est au minimum une ambiance malsaine de société du spectacle et d’autisme des élites.

Certains médias y ont leur part de responsabilité en donnant la parole à ceux qui en usent pour nier la richesse collective, ou en voulant faire le buzz à n’importe quel prix. Pareil pour les élites sourdes aux voix de ceux qui ne peuvent actionner les leviers du pouvoir, élites politiques, financières, sociales. Il est trop facile de traiter le peuple d’ignorants, les contributions de n’importe quel citoyen sont légitimes, quand les gens s’insurgent contre des privilèges injustifiés ils ne remettent pas en cause le bien-être général, ils ne font que renforcer les exigences d’équité. Ne pas en tenir compte, c’est affaiblir la société.

A bien y réfléchir, il est impossible de défendre les idées de justice et d’égalité si on ne peut dénoncer les injustices et les inégalités, il est impossible de créer une société du respect mutuel si on oblige des gens à se taire. Quitte à entendre des choses désagréables, on ne sera jamais protégé si on n’écoute pas celui qui ajoute un argument à l’intelligence collective au lieu de retrancher des éléments par simplifications (amalgames, catégories générales, négation).

Lorsque le politicien néerlandais d’extrême-droite Geert Wilders est assigné au tribunal par le président turc Recep Tayyip Erdogan, ce n’est pas la liberté d’expression contre le respect du sentiment religieux, ce sont les loups qui se mangent entre eux, qu’importe le nombre de brebis qui seront sacrifiées dans leur combat.

Quid de voter pour un homme sexiste, raciste et complotiste le 3 novembre? C’est vouloir garantir les privilèges indus de quelques millions de personnes seulement au regard des sept milliards de terriens, qu’importe les raisonnements intellectuels intenables, il sera fait usage d’armes s’il le faut.

Peut-on prétendre que Samuel Paty a manqué de respect? C’est de fait justifier la loi du plus fort, la prééminence de la violence, c’est justifier la censure et la discrimination, c’est entériner l’absence de justice (on peut réclamer le silence des autres sans être puni pour non-respect des droits humains), c’est nier la somme des connaissances déjà acquises par l’humanité.

Samuel Paty n’a discriminé personne, il a juste essayé d’expliquer qu’on pouvait discuter sans s’entre-tuer.
Faut-il s’en tenir à un sage retrait, ne pas faire de provocation inutile? Cela revient à demander si on peut accepter l’injustice de facto institutionnalisée: non. Même ceux qui s’accommodent d’un système autoritaire le font à condition d’être du côté des privilégiés, quitte à faire des arrangements malhonnêtes avec sa conscience, dès que le vent tourne ils réclament “justice”.

Le pire, c’est que tout cela n’est pas que construction intellectuelle, point de vue. Dès qu’on a un minimum d’empathie, de la pitié pour un être souffrant, la liberté d’expression est une question de survie, un besoin pour croire encore en l’avenir, on ne peut pas vivre sans. C’est un besoin existentiel.

Encore une fois: par neutralité, peut-on ne rien dire à la mémoire de Samuel Paty? A la mémoire de tous ceux qui sont réprimés, tant pis si l’expression est galvaudée?

Et Non, non et non, c’est impossible, ce serait une insulte pour tous ceux qui ont besoin de notre compassion, ils demandent de l’aide, parlent, et tout dialogue exige la réciprocité, pas l’invective et le silence qui se rejoignent. L’intelligence est collective ou bien nous ne sommes plus. C’est la définition de la connaissance, ce n’est pas de la morale facile, et toute ignorance assumée est coupable.

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David Krasovec

David Krasovec

David Krasovec, Maître de conférences à l’Académie présidentielle de Russie à Moscou, est correspondant d’Intégrale en Russie

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