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Rave party vs RATP party : un confinement en miroir

F5E9404F-2178-4C8A-A076-D94FFDA94BEC (photo : clara schmelck, ligne 13 du métro de Paris, décembre 2020.

C’est une scène quotidienne mais qui fâche en temps de crise sanitaire. Cette photographie prise sur la ligne 13 du métro parisien la dernière semaine du mois de décembre 2020 montre des Parisiens compressés dans les transports en commun. Ce sont des prolétaires : ils n’ont pour eux que leur force de travail pour continuer à vivre. Non seulement ils doivent être physiquement présents sur leur lieu de travail, mais de surcroît, ils ne décident pas de leurs plages de congés quand ils en ont.

En interrogeant les voyageurs, j’ai pu voir que beaucoup de ces travailleurs étaient étrangers ou européens en provenance de zones sinistrées en terme de marché de l’emploi : un mauritanien, une syrienne, un afghan, une roumaine, une picarde…

Prolétaires vs télétravailleurs vacanciers

Au cours de ce trajet de métro, tous les voyageurs portaient leur masque de protection contre la diffusion du Covid 19. Ils tiennent manifestement à leur vie et à celle de leurs proches et sont soucieux des problématiques liées à l’engorgement des hôpitaux.

Quelques jours plus tard, le 31 décembre à quelque centaine de kilomètres en Bretagne, une rave party clandestine échauffe les télévisions et les réseaux sociaux. On y voit plus de 600 individus compactés en pleine nuit dans un hangar. Ils écoutent du son, à savoir une suite de déflagrations électroniques. Il n’y a pas d’instrumentistes. Chacun danse seul.

De nombreux sociologues des années 2000, années où les raves se sont popularisés en France, ont rapproché la manifestation d’une transe collective. Cette séance s’inscrirait dans un rituel du passage à l’an suivant permettant d’expurger les maux de la pandémie, de manière magique puisque sans respect des recommandations sanitaires.

Néanmoins, en 2020, l’image des raveurs apparaît tel le miroir inversé de ce prolétariat du sous-sol, défoncé de fatigue. Seuls. Sous terre. Il est donc étonnant tout de même de prétende « faire la fête » en s’infligeant à soi même de semblables nuisances : bruit infernal, lieu isolé, aucune sociabilité à travers la danse puisque ce sont des mouvements individuels, cadence ininterrompue, épuisement (par la prise de substances qui affectent le corps).

Des jeunes privilégiés (ils ont les moyens de se déplacer et de prendre des jours de vacances coûteuses) s’amusent dans un grand hangar, au mépris des règles sanitaires. Ils se permettent d’enfreindre les lois, se pensant peu concernés par la pandémie. La rave party bretonne, à Lieuron, aux marges de Rennes, est un moment suspendu dans la temporalité contraignante de la pandémie. Suspendre le temps et écarter les règles : c’est bien le rôle de la fête.

Confinement transgressif

Mais, ce qui est étonnant est que les raveurs reproduisent les conditions strictes d’un confinement infernal tel qu’on le trouve dans le métro : bruit assourdissant, compression des corps rendant tout échange impossible, obscurité et odeurs nauséabondes.

L’image interroge sur les mentalités. Les uns doivent se rendre sur leur lieu de travail sans possibilité de télétravailler et portent leur masque, pendant que d’autres qui ont les moyens de l’oisiveté condensent et exposent leurs corps volontairement.

Il y a deux confinements : l’un est subi, l’autre recherché et revendiqué comme transgression, cela avec ostentation : le rendez-vous a été largement annoncé et filmé sur les canaux de communication ouverts (Whatsapp, Snapchat, Telegram).

Un confinement, oui, mais transgressif. Une fête qui n’a pas pour fonction sociale de transgresser les codes sociaux pour unir ce qui d’ordinaire est séparé, mais bien de diviser la société entre ceux qui sont confinés par contrainte et ceux qui ont suffisamment de privilèges pour se permettre de ne pas travailler plusieurs jours de suite et de ne dépendre des bassins d’emploi que par intermittence.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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