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Russie : ces slogans qui circulent en sourdine

Par Filip Aksiovski, journaliste, à saint-Petersbour, pour Intégrale

La Révolution de 1917 a eu sa composition magistrale en 1922, la fameuse Symphonie pour sirènes d’Arseny Avraamov, œuvre futuriste exécutée dans le port de Bakou avec des sirènes d’usines et de bateaux de la flotte soviétique, des clochers, des batteries d’artillerie, des camions, des hydravions, des locomotives, des régiments d’infanterie, un immense orchestre et des chœurs.

En 2021, c’est le chœur du ras-le-bol général qui résonnait dans toute la Russie, composition exécutée par des milliers de klaxons de voitures, des centaines de milliers de poumons et de cœurs, des dizaines de millions d’âmes cyber-actives. Digne d’une œuvre d’avant-garde (au sens propre, les combattants qui sont devant), la tonalité sonore est cacophonique, mélange de revendications et de slogans joués en sourdine.

Croire que les gens étaient descendus dans la rue pour réclamer la libération de Navalny, c’est lourdement se tromper, il y avait une pléïade de sensibilités politiques et apolitiques qui en a assez de ne pas exister et d’avoir peur.

Cela peut sembler incongru et anachronique, mais le message du pape Jean-Paul II (sûrement inconnu de la plupart des manifestants) résonne toujours contre le pouvoir néosoviétique : n’ayez pas peur, « Ça suffit d’avoir peur » entendait-on souvent. Les répétitions générales du #23janvier ont eu lieu partout en Russie depuis des mois, que ce soit à Syktyvkar pour protester contre un dépôt d’ordures, ou à Khabarovk pour dénoncer l’arrestation d’un gouverneur populaire élu démocratiquement.

Ces mouvements d’humeur sont de plus en plus courants, les plus locaux sont les plus dangereux pour le pouvoir car ils sont liés à des problèmes concrets et à des malversations avérées, il est difficile d’invoquer les agents de l’étranger…

C’est ce qui explique que les manifestations du 23 janvier ont pu avoir lieu dans 114 villes russes, Navalny n’est qu’un prétexte de plus, son charisme est assurément fédérateur, sa stratégie des enquêtes diffusées sur Youtube est payante, son courage force l’admiration et inspire.

Ce constat une fois fait, l’observation des événements est cependant plus complexe qu’il n’y paraît de premier abord : comment transformer le coup d’éclat en changements en prenant le moins de coups possibles ?

C’est sur Telegram que ça se passe

Question d’autant plus légitime que tous se souviennent encore des manifestations du 6 mai 2012 à Moscou et des répressions qui s’en sont suivies. Dans l’immédiat, presque rien ne s’était passé, puis quelques arrestations discrètes, quelques procès injustes bien mis en scène pour servir d’exemple, et le gouvernement s’est donné presque dix ans de répit.

Tous savent que les citoyens du Bélarus sont dans une impasse depuis août 2020, les manifestations monstres se sont succédé sans effet sur Loukachenko et la répression féroce – pis, les conseillers russes de haut-niveau sont souvent vus à Minsk et personne ne doute de leur efficacité pour briser tout mouvement de protestation. Plus d’un siècle d’expérience…

Si l’on aborde les manifestations du 23 janvier 2021 du seul point de vue de la musique, un fait est frappant : les musiciens sont étonnament discrets, alors qu’ils ont entamé un travail de sape inlassable et efficace contre le pouvoir depuis plusieurs années.

Leur avantage dans la bataille de l’image et des cœurs, c’est qu’ils savent inventer de nouveaux codes et se mouvoir agilement dans les sous-bois numériques reliés entre eux par les tranchées du second degré, de l’humour, de la dénonciation provocante, de la mode, des codes graphiques. Domaines où le pouvoir est complètement impuissant car il s’est enfermé dans ses propres codes, pièges duquel il ne pourra jamais sortir, car il a transformé ces codes en essence de sa propagande.

Tout au plus a-t-il ajouté le sarcasme à son arsenal pour faire douter la population, mais pour cela il a dû définitivement renoncer au masque de la dignité des apparences.

Que s’est-il passé ce samedi pour que tant d’opposants habituellement virulents n’aient pas mentionné les manifestations ? Seul un Noize MC avait appelé à sortir. Plusieurs explications : la première, mineure, ne pas être associé à Navalny qui représente une forme de nationalisme politique peu différente de celle au pouvoir (les Pussy Riot ont relayé les événements, mais des groupes anarchistes très engagés ont gardé le silence).

La seconde, la censure dont se vante le pouvoir, prétendant avoir fait effacer sur TikTok, Instagram et Facebook des millions de contenus ; il est légitime de douter de cette assertion, les réseaux sociaux américains ont relayé des contenus sans ambiguïtés, et aucun visage médiatique n’a eu à déplorer la moindre censure, de toute façon c’est sur Telegram que ça se passe.

Pris au dépourvu

Il semblerait donc que, pris au dépourvu de la rapidité des événements (retour de Navalny, son arrestation, la diffusion du reportage sur le palais de Poutine, les manifestions, le tout en une semaine), les musiciens aient préféré rester dans leurs bases pour fourbir de nouvelles armes. Des DJ biélorusses avaient diffusé la légendaire chanson Changement du groupe Kino et initié malgré eux des manifestations à Minsk en été 2020. Pour quel résultat ? La contestation aussi a besoin de résultats, sinon s’exprimer pour la beauté du verbe est vain.

En 2021, le silence signifie un repli tactique des dissidents les plus expérimentés qui laisse augurer d’une guérilla qui sera à n’en pas douter innovante. En attendant, ce sont les plus jeunes qui avaient besoin d’un baptême du feu qui sont sortis, ont souvent juste klaxonné pour prendre moins de risque, mais beaucoup s’en sont vanté sur les vidéos éphémères des réseaux sociaux, eux-même étonnés de pas avoir eu peur.

Ils étaient venus pour voir, éberlués, que le monde virtuel et réel ne font qu’un ; des millions d’yeux étaient présents via leurs écrans. Ils ont entendu que le silence tonitruant des dizaines de millions de vues sur les réseaux sociaux sont une partition sonore. Et toutes les résistances forment un orchestre décidé à jouer à l’abri des matraques.

Photographie Moscou, janvier 2021. copyright Integrale.

Militant des droits de l’homme, Filip Aksiovsky est correspondant d’Intégrale à Saint-Pétersbourg.

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