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Des réunions en « non mixité choisie » à l’université ?

ACTUALISATION : l’UNEF recadre sa communication et annonce ne pas prendre cette pente des « réunions en non mixité racisée ». Les luttes sociales (discriminations,précarité)pour les étudiants en cette période COVID19 sont trop importantes pour créer de nouvelles divisions, sur critère anticonstitutionnel de race en plus.

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L’UNEF, syndicat étudiant, a reconnu avoir organisé des réunions en « Non Mixité choisie  » sur un critère anticonstitutionnel, la « race », cela dans le but d’offrir un meilleur accompagnement à des étudiants victimes de discriminations racistes.
Ces rencontres sont-elles compatibles avec le droit de réunion ? Et le syndicat universitaire est-il dans son rôle en faisant la promotion de ce type de séances à huis- clos, en marge des assemblées délibératives ?

La race est une terminologie en sciences sociales, elle a à être étudiée en histoire des représentations mais jamais à être admise comme une réalité sociale sur laquelle baser des interactions humaines, encore moins quand on est une organisation publique universitaire.

La France n’est pas une communauté de sang mais de valeurs et d’idéaux.

(Exemple à Tolbiac d’une réunion non mixte racisée, dont l’UNEF n’était pas organisatrice)

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Réunions en « non-mixité choisie

Les affirmations de Mélanie Luce, présidente de l’Unef, sur les ondes d’Europe 1 le 17 mars dernier, détonnent.

Répondant à une question posée par Sonia Mabrouk, elle a confirmé l’existence de réunions qu’elle a qualifié de « non mixtes racisées » au sein du syndicat, structure en partie publique puisque reconnue par l’Etat et même par lui subventionnée à hauteur de 680.000 euros de subventions annuellement.

« On organise des réunions pour permettre aux femmes d’exprimer les discriminations qu’elles peuvent subir, et on organise des réunions pour permettre aux personnes touchées par le racisme de pouvoir exprimer ce qu’elles subissent […] je viens de vous expliquer que cela existe. »

Mélanie Luce l’a donc reconnu : son syndicat fait depuis plusieurs années la promotion et l’organisation de réunions délibérément discriminantes sur un critère anticonstitutionnel, cela paradoxalement dans le cadre d’une lutte contre les discriminations racistes que subissent
certains groupes de personnes en France en fonction des origines de leurs parents ou grands-parents.

En France, les étudiants descendants de personnes originaires du continent africain subissent pour beaucoup d’entre-eux de manière structurelle des discriminations tout au long de leur vie : scolarité/orientation ; embauche ; logement; circulation; loisirs…

Ce racisme, résidu de l’époque d’occupation coloniale par la France, est illégal et intolérable. Il est difficile à combattre, et doit être combattu à l’université, lieu de formation initiale et d’émancipation vers la vie adulte.

D’où la formation des espaces de parole entre personnes qui vivent dans la chair ce racisme, veut croire l’UNEF. La parole entre « racisés » aurait une vertu émancipatrice. Elle permettrait de mettre des mots sur des maux, pour in fine faire émerger un récit écrit par celles et ceux qui ont vécu l’histoire dont il est question.

« Les groupes de parole participent en effet, au-delà du mouvement féministe, à une redéfinition du dicible et au renouvellement du langage, d’autant plus qu’ils passent progressivement du strict entre-soi des années 1970 à une publicisation des récits échangés. » analyse la chercheuse Marion Charpenel dans un article intitulé « Les groupes de parole ou la triple concrétisation de l’utopie féministe », paru en 2016 dans Société et éducation.

Il paraît toutefois discutable d’exclure a priori une catégorie de personnes sur critères d’origines dites ethniques quand on prétend agir contre les discriminations racistes.

Organiser, ne serait-ce qu’en l’espace de quelques séances, de telles rencontres pour lutter contre le racisme est-il seulement efficace ? La démarche a de quoi laisse perplexe les militants anti-racisme de longue date.

En fait, le thème d’une réunion est déjà discriminant par lui-même : il vise un groupe-cible très précis, implicitement.

Autrement dit, à quoi bon interdire la présence de personnes qui ne seraient pas directement concernées, puisque traiter une question de discrimination dont souffre particulièrement une catégorie de la population, par exemple, resserre déjà le public de la réunion ?

Qui ne se sent pas personnellement concerné se détourne de lui même de rencontres axées sur les témoignages émotifs, et laisse de facto entre elles les personnes qui se sentent sensiblement solidaires d’une cause, qui tiennent à aborder ou à entendre un point très particulier d’une expérience vécue.

Alors, pourquoi afficher publiquement que l’on tiendra des réunions « internes » et exceptionnelles en « non mixité choisie » ?

« Ce sont les médias qui ont affirmé que nous menions ces groupes de parole dans les universités. Nous les faisons en interne de notre organisation, par nous et pour nous. Afin de faire baisser les discriminations en notre sein. » justifie Elisbeth Abanda, membre de l’UNEF.

En interne, certes, l’échelle de ces réunions n’est pas la même. Mais la publicité est faite.

Car, n’oublions pas que l’UNEF est un syndicat public – reconnu et subventionné par la puissance publique; ce n’est pas un club privé ni un groupe Facebook. Ils ont à défendre tous les étudiants sans discrimination, et encore moins sur un critère raciste clairement affiché (la « race » n’est pas une notion admise en droit français).

C’est une catégorie des sciences sociales, pas un critère social dynamique sur lequel fonder des relations humaines.

On n’imagine pas un syndicat enseignant proposer des réunions internes excluant par exemples « les non-blancs » pour évoquer les problématiques qui concerneraient « les enseignants blancs ».

La question est donc juridique en plus d’être politique et philosophique. Cette communication par le syndicat étudiant autour des réunions privées s’inscrit-elle ou pas dans le cadre du droit de réunion, lequel donne la liberté de se réunir en privé en fonction d’affinités particulières, ou au contraire si elle relève de l’apologie de la discrimination sur des critères qui n’ont pas de valeur en droit français, à savoir la « race » (il faut entendre par là la couleur de peau) ?

L’UNEF précise qu’il ne s’agissait pas d’assemblée délibératives et qu’aucunes décisions n’étaient jamais prises lors de ces réunions.

Il n’y a pas de grief pour trouble à l’ordre public ou volonté de sédition qui puisse être retenu contre le syndicat étudiant.

Les gouvernants du XIXe siècle s’opposaient aux « factieux » désirant créer des syndicats où les travailleurs et travailleuses défendaient leurs droits, moyennnant des centaines de réunion discriminant les patrons. La fermeture de la parole libre est un piège qui conforterait sans jamais les remettre en cause les pouvoirs en place.

Parler de « fascistes » en évoquant les dirigeants de l’UNEF comme l’a fait un actuel ministre n’est pas non plus fondé.
Encore une fois, s’il y a confusion discutable entre syndicat universitaire et groupe de parole confidentiel, la démarche de l’UNEF ne relève pas d’un désir de préparer par la tyrannie un régime raciste (visant les « blancs », en l’occurrence.).

Sur son site internet, l’UNEF évoque plusieurs types de discriminations (LGBTI+phobie, validisme, racisme, sexisme) et apporte des outils juridiques pour aider les étudiants à se défendre.

Les représentants du syndicat estiment que les séances « non mixtes » sont une transition dans l’histoire des luttes contre les discriminations. C’est une situation qui est appelée à être dépassée.

Un syndicat universitaire ou un groupe de parole ?

On peut faire à nouveau remarquer que depuis la fin des années 1960, les réunions non-mixtes sont pratiques courantes en France et ont fait avancer les luttes pour l’égalité entre femmes et hommes.

Ainsi, des femmes se réunissent souvent entre elles pour s’organiser contre les violences conjugales sans subir la censure et l’intimidation des hommes . Les espaces de confidence aident des personnes qui vivent une souffrance commune à s’exprimer et à imaginer ensemble des solutions pour s’extirper d’une situation où leurs droits fondamentaux sont bafoués.

La sororité est facteur de solidarité et fait avancer la cause des femmes.

Néanmoins, un syndicat public universitaire n’a pas le même statut qu’un groupe privé, à l’instar d’une amicale ou d’ un cercle familial. Ce n’est pas non plus un groupe de parole, par nature fermé et exclusif.

Le terme d’université se voit lui aussi interdit à ce type de réunions anti universelles, puisqu’animées sur le principe de l’existence des « races ». C’est ce qu’il y a de plus troublant : un syndicat universitaire, dont on attend qu’il aide les étudiants de tous horizons à s’ouvrir au monde, accueille et encourage les logiques de silo, pour ainsi dire.

L’UNEF rendrait bien plus service à la cause nationale que représente la lutte contre les discriminations, racistes entre autres, en organisant des colloques scientifiques pluridisciplinaires au sein des facultés où il a vocation à agir.

L’université n’est pas un lieu de repli social – quand bien même ce repli se présente sous l’aspect de séances de groupes catégoriels qui ne seraient qu’une phase transitoire dans l’histoire des luttes contre les discriminations racistes. Elle est un lieu de savoir et d’ouverture au monde, un lieu où les luttes sociales se construisent ensemble.

Pourquoi l’UNEF n’affiche t-il pas « vous avez vécu des discriminations sur la base de votre nom, de votre couleur de peau, de votre lieu de naissance ? Venez en parler ! »

Il n’y a pas de luttes à traiter isolement les unes des autres, en ordre d’importance ou d’intérêt. Nous sommes une seule et même Humanité. Le sang, la couleur de la peau ou l’ « appartenance ethnique » n’ont rien à faire dans les activités et actions de l’UNEF.

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RÉUNIONS PRIVÉES : CE QUE PRÉVOIT LE CODE PÉNAL

Le code pénal prévoit à l’article 225-3, plusieurs cas d’exemption dans lesquelles une différence de traitement n’est pas regardée comme discriminatoire.

Limitativement énumérés, ces cas concernent notamment l’aptitude physique ou l’âge pour l’accès à certains emplois ou certaines activités. On en comprend la logique. Le 4° de cet article énumère les dérogations relatives au genre, précisant que les peines ne s’appliquent pas « aux discriminations fondées, en matière d’accès aux biens et services, sur le sexe lorsque cette discrimination est justifiée par la protection des victimes de violences à caractère sexuel, des considérations liées au respect de la vie privée et de la décence, la promotion de l’égalité des sexes ou des intérêts des hommes ou des femmes, la liberté d’association ou l’organisation d’activités sportives »

Ces dérogations sont issues de la transposition d’une directive européenne de 2004 (2004/113/CE pour ceux que cela intéresse). Le 16° de cette directive illustre par l’exemple les cas de figure que l’UE a entendu écarter de la loi anti-discrimination : les activités sportives, les clubs privés unisexe, l’hébergement privé pour éviter la promiscuité avec l’autre sexe, la protection des victimes de violences et les réunions d’associations militant pour le droit des « hommes ou des femmes ».

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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