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De Cnews à Europe 1 : la campagne médiatique de Vincent Bolloré

La chaîne d’information Cnews a, pour la première fois, dépassé BFM-TV lundi 3 mai, avec une part d’audience sur la journée de 2,7 % contre 2,5 % pour sa concurrente, selon les chiffres de Médiamétrie. A nuancer : BFM-TV reste devant CNews sur la tranche des 25-49 ans. LCI et France Info sont en croissance.

Cette exception pourrait devenir une tendance : Ce succès va se confirmer, je pense, puisque il attire la plupart des membres du gouvernement : ces dernières semaines, cinq ministres se sont succédé pour débattre avec Eric Zemmour : Agnès Pannier-Runacher (industrie), Alain Griset (PME), Emmanuelle Wargon (logement), Jean-Baptiste Djebbari (transports) et Clément Beaune (secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes).

CNEWS DOIT SON SUCCES A SA LIGNE EDITORIALE

Cnews, qui était à l’origine une chaîne d’information en continu, est devenue une chaîne de conversations discontinues. On a peu de journalisme de terrain, très onéreux à financer.
CNews donne le primat à la polémique populiste, qui est une recette gagnante en terme de gain d’audience et d’influence.

Polémiques variées, échafaudées à partir d’informations mal vérifiées, et à un rythmes soutenu :
Exemples :

« La guerre contre l’écriture inclusive menée par Jean-Michel Blanquer qui veut l’interdire à l’école, annonce-t-elle au sommaire de Midi news. L’écriture inclusive, une attaque contre notre langue et derrière, une idéologie. »
emploi du mot guerre, déplacé. Et aucun professeur n’a imposé cela à ses élèves dans une dictée ou dans les copies.

Sonia Mabrouk reprend la polémique Blanche Neige directement transposée depuis FoxNews. « ça va loin. Parce que Disney se demande que faire de cette scène, est-ce qu’il ne faut pas la couper ». En fait, il n’en n’est rien. Deux critiques, sur le site « SF Gate » se demandaient simplement comment faire comprendre aux enfants d’aujourd’hui qu’un conte de fée n’est pas un scénario réaliste.

L’affaire d’Orléans. cela ressemble à la rumeur d’Orléans ! News présente un bandeau « France 3 censure un programme sur Jeanne d’Arc ». En réalité, France 3 a renoncé à programmer un documentaire sur les « fêtes johanniques »qu’elle ne s’était jamais engagée à diffuser quand elle s’est aperçue qu’il s’agissait d’un film promotionnel réalisé par la municipalité.

Cette façon de fausser une information pour la conditionner en objet de polémiques relève d’un populisme en ce sens qu’elle offre à n’importe qui la possibilité d’y prendre part à tout instant sans aucune condition (avoir lu un article, préparé une intervention) ; c’est celui qui hurle le plus haut qui remporte la manche.
Ce n’est pas le thème qui est populiste mais la manière dont il est traité en plateau. 


L’utilisation des éditorialistes et polémistes réactionnaires comme comme des produits d’appel :
CNews offre une surface médiatique disproportionnée à des polémistes très à droite : Éric Zemmour y officie ainsi quatre fois par semaine dans l’émission Face à l’info présentée par Christine Kelly ; Elisabeth Levy de Causeur ; Pascal Praud…

Le 27 avril 2021,  par exemple, Face à l’info », l’émission avec Eric Zemmour,. a réuni 795.000 téléspectateurs, soit 3,8% de l’ensemble du public.

Les émissions de débat arrivent à jouer un rôle majeur dans le paysage de l’information et de la conversation médiatiques : des extraits servent de cadrage à d’autres émissions du PAF, et surtout, leurs contenus sont davantage relayés sur les réseaux sociaux ;commentés, « décryptés » : la marque Cnews irradie les réseaux sociaux ; et irradie le débat public de ses opinions sur des sujets de société.

L’agenda des franges de l’extreme droite scande les angles de discussion : Islam, immigration, « insécurité »
Etant donné l’efficacité éprouvée de ce modèle, il est à craindre que Cnews soit le Pivot d’un pôle médiatique bâti par Bolloré et qui prépare le terrain à une polarisation de l’opinion à droite du spectre politique : un camp libéral-pro Europe (centre-droit) un camp national-souverainiste (extrême droite);

De ce fait, à un an des présidentielles, certains sujets risquent de ne pas être traités de manière équilibrée : la transition énergétique, l’inclusion et la lutte contre les discriminations sur le genre ou la couleur de peau, les enjeux …

Europe 1 dans le collimateur

Selon le site d’investigation « Les Jours », la direction d’Europe 1 a reconnu face aux salariés vouloir faire «des ponts» avec CNews.

Europe1 renforcerait les liens avec la chaîne d’info détenue par le groupe Vivendi, qui partage le même actionnaire principal, Vincent Bolloré. Vincent Bolloré, est aussi le premier actionnaire du groupe Lagardère, maison-mère d’Europe 1.

La station Europe1, a accusé 20 millions d’euros de pertes sur 2020, cherche aussi à réaliser des économies dans la grille de rentrée, qui « coûtera moins cher ».
Des licenciements prévisibles.

Des méthodes managériales contestables

Les salariés de la station peuvent aussi s’inquiéter des méthodes de management qui sont en vigueur à Canal+ et avant cela à iTélé, où des journalistes en désaccord avec la direction ont été poussés vers la sortie ou licenciés.

En décembre 2020, des précédents ont de quoi inquiéter les équipes : Stéphane Guy avait été mis à pied à la suite de son message de soutien adressé à l’humoriste Sébastien Thoen, le 9 décembre, puis licencié le 24 décembre. Sébastien Thoen », humoriste, avait lui-même été licencié pour avoir participé à un sketch parodiant une émission de Pascal Praud, sur Cnews, autre chaîne du groupe Canal .

En 2016, la rédaction d’itélé (groupe canal) qui connaît les choix éditoriaux de son actionnaire et son interventionnisme pour les faire adopter se met en grève. Mais la grève est écrasée, le pôle journalisme-reportage d’i-Télé est devenue CNews.

L’empire Bolloré pourrait encore s’étendre avant 2022 : on pense au rachat de Prisma Media à Bertelsmann ou encore au fait que Vivendi fait partie des prétendants à l’acquisition de certains actifs du groupe M6/RTL dont Bertelsmann étudie la cession.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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