HORS CHAMP NOVEMBRE 2021 (1)

Russie : un Nobel et des balles

Le 17 octobre 2021, le président de la Douma d’État de Russie, Viatcheslav Volodine, propose de retirer le prix Nobel de la Paix à ceux qui ne le méritent pas. Annonce qui ne choque pas trop l’opinion publique, mais combien de temps encore pourra-t-on interdire aux gens d’exprimer de l’empathie pour les victimes ? Face au cynisme, seuls quelques journalistes sont encore prêts à risquer leur vie justement parce qu’ils ont de l’empathie.

C’est l’une des règles du prix Nobel, il ne peut être attribué à titre posthume (sauf si le bénéficiaire décède entre la décision du jury et le dévoilement du nom du lauréat). Le dernier prix Nobel de la paix ressemble pourtant à une récompense posthume : décerné au Russe Dmitri Mouratov (rédacteur en chef de Novaïa Gazeta) et à la Philippine Maria Ressa, en Russie il n’a échappé à personne que l’annonce est intervenue au lendemain de l’anniversaire de Vladimir Poutine et… des quinze ans de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa.

Date funeste que ce 7 octobre 2006, car si le gouvernement actuel s’évertue à invoquer les valeurs traditionnelles pour censurer tout ce qui le contrarie dans son entreprise de prédation, ce jour-là a disparu la voix de celle qui incarnait le mieux les valeurs humaines de la Russie contemporaine.
Elle est en fait la deuxième journaliste de Novaïa Gazeta à être indirectement récompensée, en 2004 déjà la militante Natalia Estemirova l’avait été pour son travail exceptionnel dans l’association Memorial qui reçoit alors le « prix Nobel alternatif » (Right Livelihood Award) ; Memorial est aujourd’hui sur la liste infâmante des « agents de l’étrangers » en Russie…

Pour ceux qui l’on oublié, Anna Politkovskaïa avait risqué sa vie pour essayer de sauver les vies des otages du théâtre Nord-Ost en 2002 ; en 2004, elle avait été empoissonnée dans l’avion qui l’amenait à Beslan pour discuter avec les preneurs d’otages des écoliers. Les décideurs politiques, eux, étaient bien à l’abri dans leur bureau, privilégiant l’usage de la force, peu soucieux d’organiser l’aide médicale, et le monde horrifié avait assisté à la mort de 452 civils dans ces deux tragédies. En 2006, à Paris, Anna Politkovskaïa confiait qu’elle savait ses jours comptés, elle est quand même rentrée à Moscou.

Un prix Nobel « illégitime »

Le 8 octobre 2021, la jeune génération de Russes se souvient encore d’Anna Politkovskaïa, et le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov se disait fier de ce prix Nobel attribué à un Russe.
Pourtant, dès le 9 octobre, l’entreprise de dénigrement commençait : Dmitri Mouratov avait beau dire que ce prix était dédié aux six journalistes assassinés de Novaïa Gazeta (Igor Domnikov en 2000, Iouri Chtchekotchikhine en 2003, Anna Politkovskaïa en 2006, Anastassia Babourova, Stanislav Markelov et Natalia Estemirova en 2009), n’était-il pas illégitime ? Qu’avait-il fait pour le mériter ? Qui le connaissait ?

L’attaque est habile, car dans la Russie d’aujourd’hui, quel pouvoir, quelle élite, quel représentant est encore légitime ? Le pouvoir se sait mal-aimé, mais il retourne ce sentiment contre ses opposants. Des ballons d’essai sont lancés, personne (dans les médias officiels) ne s’en offusque, alors pourquoi ne pas y aller carrément ? Le 17 octobre 2021, c’est le président de la Douma d’État de Russie lui-même, Viatcheslav Volodine, qui propose de retirer le prix Nobel de la Paix à ceux qui ne le méritent pas. Pour ne pas donner l’impression de s’attaquer personnellement à Dmitri Mouratov, il cite d’autres lauréats : Mikhaïl Gorbatchev, Aung San Sui Kyi, Barack Obama et Abiy Ahmed.
Avec la remise en question de la légitimité, c’est également l’idée de mérite qui est touchée – on décourage ceux qui croient à la récompense au bout d’un chemin difficile, on encourage les médiocres qui vont servilement vendre leur loyauté pour s’assurer un confort matériel sans poser de question. Dès le début des années 2000, Anna Politkovskaïa voyait dans ce délitement de la société le pire péché du pouvoir alors (et toujours) en place. Rien n’a changé, et en dénigrant Mouratov on rappelle juste aux corps administratif et judiciaire que leur loyauté doit perdurer, les valeurs de la « liberté d’expression » (expressément couronnée par le prix Nobel) n’ont pas lieu d’être, c’est un non-sujet puisque ces termes ne sont même pas prononcés. Tout est tacite. Tous comprennent. Tous s’en accomodent. Et les plus critiques, témoins de cette apathie, finissent pas se dire : c’est vrai, à quoi bon ce prix à cet inconnu des foules ?

Bannir l’empathie et la compassion

Ce constat pourrait être déprimant, mais ce brouillage des valeurs et des consciences sape les bases de la mythologie officielle. Anna Politkovskaïa est allée au-devant de la mort plusieur fois, l’association des mères des enfants morts à Beslan a été qualifiée d’organisation « extrémiste » : qu’est-ce le vrai héroïsme ? Une femme ou des hommes en uniforme ? Qui est vraiment l’ennemi lorsque des mères inconsolables doivent se taire ?

Cet effacement des repères déstabilise fortement la société russe. Il y a comme un cercle vicieux de la désinformation, de la défiance réciproque, de la montée de la paranoïa politique et des attaques contre les médias. On pourrait se lamenter indéfiniment sur la Russie, être tenté par un discours moralisateur (c’est d’autant plus facile que tous parlent de valeurs à tort et à travers), mais psychologiquement cela épuise les gens. C’est d’autant plus grave que le plus terrible, dans cette délégitimisation de Mouratov, c’est le message qu’il est interdit de montrer de l’empathie pour les autres. Pour retrouver quelques forces, les gens ont besoin de sincérité, ou d’entrevoir autre chose que les mensonges d’État. Que leur importe l’idée de liberté d’expression ? Pour la majorité, probablement rien. La mort de journalistes ? Tant pis. Face au cynisme d’un gouvernement qui ment en permanence sans vergogne, qui est encore prêt à risquer sa vie pour parler des victimes et montrer un visage humain ? Quelques journalistes, et notamment ceux de Novaïa Gazeta (et ils ne sont pas les seuls!).

C’est la force de ce dernier prix Nobel : si la liberté d’expression n’est plus une priorité depuis longtemps, le besoin de témoigner de l’empathie et de la compassion reste une nécessité pour ne pas désespérer. Et sur ce point, les citoyens russes savent de quel côté se ranger.

Filip Aksiovsky (Saint-Pétersbourg), traduit du russe par Larissa Livanskaïa

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