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Concentration dans les médias : quelles solutions pour la limiter ?

Des médias aux mains de quelques actionnaires fracasse l’idéal de démocratie. Mais comment faire lorsque des groupes médiatiques cherchent à se consolider pour faire face à un environnement international de plus en plus concurrentiel ?

Pluralité fragilisée

En 2021 en France, un seul et même groupe (Vivendi), piloté par un seul et même industriel (Vincent Bolloré), contrôle de nombreuses chaînes de télévision (Canal+, CNews, C8, CStar, Planète+, Télétoon+, Infosport+, etc.), une radio (Europe 1), des journaux (Le Journal du dimanche, Paris Match), un éditeur de jeux vidéo (Gameloft), une plate-forme de vidéos (Dailymotion), des salles de spectacle (CanalOlympia), des maisons d’édition (Editis et, potentiellement, Hachette) ainsi que Prisma, le premier groupe français de presse magazine (Capital, Femme actuelle, Geo, Ça m’intéresse, Télé-Loisirs, Voici, etc.).

Dans le même temps, l’offre de médias indépendants s’amoindrit. Les titres indépendants sont fragilisés financièrement. En raison des difficultés rencontrées pour lever des fonds, le site d’investigation locale Médiacités, créé en 2016, n’était pas en mesure de poursuivre ses activités en 2022 sans l’aide de ses lecteurs. Le média implanté à Lille, Lyon, Nantes et Toulouse, a réussi à réunir 2.000 nouveaux abonnés indispensables à la poursuite de son activité. Or, Médiacité revendique plus de 2000 enquêtes à son actif.

Les parlementaires à l’action

Ce phénomène de concentration est susceptible de porter atteinte aux principes constitutionnels de liberté, d’indépendance et de pluralisme des médias. En effet, l’impact d’un article peut prendre des formes multiples : contribuer à changer une loi ou une réglementation, révéler une situation illégale qui conduit à des condamnations, ou encore dissuader des personnes tentées par des comportements litigieux. Surtout, l’indépendance financière et éditoriale des médias permet aux rédactions de suivre un “agenda citoyen”, c’est-à-dire de développer une compréhension de ce qui intéresse les citoyens afin de faire valoir ces priorités dans l’agenda politique. C’est ainsi que la presse joue son rôle de “4è pouvoir”. A contrario, quand la quasi-totalité des médias se répartit entre milliardaires dont le point commun est d’avoir bien d’autres activités : BTP, télécoms, luxe…..En France, les journalistes qui travaillent pour les médias détenus par des industriels milliardaires ne subissent pas directement et au quotidien la pression de leurs actionnaires. Néanmoins la concentration a un impact majeur sur la qualité de l’information.

La concentration accélérée des médias en France entre les mains de quelques actionnaires, fragilise le pluralisme des opinions, l’indépendance et la diversité des lignes éditoriales.

Ce phénomène est également un facteur de délitement du lectorat de la presse, car le degré réel ou fantasmé de dépendance de la presse a des tiers est un facteur de défiance vis-à-vis des médias professionnels. Dans ce contexte, il est de plus en plus difficile pour les journalistes de prétendre à l’objectivité.

En décembre 2021, une commission d’enquête sénatoriale s’est attachée, à travers une série d’auditions des dirigeants et des actionnaires des principaux médias, mais également des journalistes, des experts, des pouvoirs publics et des régulateurs, à estimer la réalité de la concentration des médias dans notre pays et à mesurer à quel point elle est susceptible d’entraver la liberté d’expression et la démocratie et de porter atteinte aux principes constitutionnels de liberté, d’indépendance et de pluralisme des médias.

Rendre un média à ses lecteurs

L’économiste Julia Cagé, fondatrice de l’association Un bout des médias, estime qu’il faut créer ensemble les conditions de l’indépendance des médias. La professeure à Sciences-Po propose une refonte législative, avec une « loi de démocratisation de l’information » qui passerait notamment par « un fonds de pérennité pour les médias ».

A cette fin, elle suggère la création d’une société de médias à but non lucratif où on ne laisserait pas l’actionnaire majoritaire prendre seul toutes les décisions, y compris celles de nommer les directeurs de rédaction même si c’est contre l’avis des journalistes, ou de censurer des reportages. Le pouvoir décisionnaire serait partagé entre les actionnaires, les lecteurs et les journalistes.

De ce point de vue, les journalistes sont protégés puisqu’eux-mêmes sont partie prenante de la décision et je pense que c’est quelque chose d’extrêmement important. Ce fonds permettrait de stabiliser la propriété des médias, une gouvernance plus démocratique des médias (participation des rédactions au processus décisionnel, droit d’agrément des journalistes en cas de cession…) et de meilleures conditions de production (part minimum des journalistes, réinvestissement des bénéfices…).

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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