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L’ordre de l’Est

Sur un front de guerre, quelque-part tout à l’Est de l’Europe. Le théâtre de la petite ville sert de poste de commandement.

Le soir est tombé. La poussière sur le quai secoue un tapis de particules grises. Les arbres imberbes ne se parlent pas. Faute au tourment étouffé sans soleil. 

Enfin, c’est elle, opaque et sans nuages : la nuit n’est plus qu’un hématome au dessus du hall central. Le sol ne produit plus les ombres des pantographes. Sur le quai, Les wagons se rengorgent, sourds et très fiers. Ils ont appris leur rôle de longue date. Devenir, c’est toujours, quelque part, s’en aller. Toutes les voies rejettent des trains au loin et laisse l’exil rapetisser le visage des femmes et des enfants. Ils partent en direction de gares où l’alphabet n’est pas le même. Mais, Anton ne montera pas dans le train.

Il est appelé pour faire la guerre.

« – Demain, si vous voulez, mais pas ce soir ; je n’irai pas aujourd’hui, ce n’est pas un jour ; pour aller sur un front. »
Le sous-officier insiste. Et si, ce sera ce soir. Anton repart en uniforme.

Les autos blotties sur le pavement ; la neige qui ne descend pas jusqu’à leurs vitres, les camions à l’arrêt : tout dort équitablement.

***

L’ex sous-officier cherche sa médaille. Les gens qui ont travaillé lèvent oeil au ciel pour réclamer reconnaissance. Mais le ciel ne doit rien. Il ne sait pas qu’on a changé de régime. Chaque nuit, le soldat démobilisé se lève pour trouver le chemin de la cérémonie. Le décorateur n’est pas là. C’est le boulanger d’en face qui fait cuire son pain noir d’un geste machinal.

Il le fiche dehors, comme tous les matins. Un beau jour, l’ancien sous-officier replace dignement ses épaulettes et astique ses décorations dorées avec sa salive. C’est la dernière fois qu’il embrasse sa ville de province. Le calot sous l’oeil, les dents en rangs serrés, il murmure une comptine que l’on chantait au gala des enfants de troupe. Il se souvient du gamin qui ne voulait pas aller à la guerre, puis qu’il a eu sous ses ordres pendant les deux ans des « événements ». Il prend son train vers l’Ouest, comme l’ont déjà fait tant d’autres.

De jours en jours, les émigrés affluent depuis l’Est sur le quai qui a vu arriver Anton plusieurs mois plus tôt. Tous les soirs à 19h depuis la fin de la guerre, le jeune homme y attend de la famille qui n’arrive jamais. Un soir, il surprend son sous-officier essoufflé sur le quai. Il lui prend la valise des mains.


Au comptoir, deux hommes se hurlent dessus au sujet des prochaines élections. Tout crie, tout. Anton ouvre la porte de son appartement à l’ex sous-officier. Il tend à son hôte un jeu de serviettes de bains et une brosse à dent. Il éteint la télévision restée allumé par inadvertance et prépare une soupe de pommes de terre. L’ex sous-officier le remercie. C’est une vraie bonne soupe aux pommes de terre. 

Dehors, un soleil strident a recadré les nuages. Anton parle, à présent : 
« – Vous m’avez manqué. A vous seul, je peux m’adresser. Vous êtes mon seul témoin exact. Ici, je vends des glaces de toutes les couleurs, en biodynamie, avec des toppings. » 


L’ancien sous-officier propose de payer un coup à Anton. Les deux descendent vers la voiture d’Anton. Ils retournent à la caféteria de la gare parce-qu’ils ne savent pas où aller d’autre. La radio d’ambiance crachote un hit. Deux copines sont installées à côté. Elles sont belles. L’une est blonde, l’autre brune. Les deux ont des taches de rousseur sur le nez. La brune parle du lycée, de vacances à la plage et de sa rencontre avec un garçon l’été dernier. « Eh, hèle t-elle, tu m’écoutes ? ».

La copine regarde Anton assis avec son sourire ahuri et son accoutrement improbable. D’où peut venir cette chemise ? Et cette coiffure ? Les cheveux de la fille sont dorés à cause du soleil qui les éclaire toujours de cette manière à cette heure ci de la soirée. Alors, Anton cache ses avant-bras. Il dissimule la valise imaginaire qu’il garde toujours devant lui. L’ancien sous-officier retrousse ses manches. Il a vu le manège et se marre au fond de sa bière. Il console le gamin :


« – Un jour, les bonnes femmes vont ranger leurs bijoux. Retour à la vieille valse, retour aux vieilles méthodes, celles qui sont déjà dans notre sang, sans que nous ayons besoin que l’on nous les instruise. Retour à la bravoure des Justes et à la veulerie des déserteurs. On reconnaîtra le bon grain de l’ivraie. Fini ce désordre infantile et bruyant. En temps voulu, l’Ouest à son tour aura l’âge d’homme ! »

Anton tourne les clefs de la voiture. Pour rigoler, il vide graduellement son porte-monnaie par la vitre. L’ancien militaire s’élargit sur le gros fauteuil en tissu troué. 


« – Messieurs, avouez, je sais vivre ! Allez faire confiance aux nations, on a tant fait pour elles ! »


L’auto file à toute allure à travers les boulevards, et à chaque feu rouge, s’arroge un barrissement de frein, dans un ricanement satisfait. On crie le nombre des cercles tracés avec la voiture. On chante encore ; Dieu, c’est l’enfer, deux mâchoires écrouées qui tout à coup dégorgent en même temps qu’elles s’abreuvent ! Les trottoirs rougeoient de déchets lâchés sur la chaussée. Les deux s’arrêtent à un supermarché ouvert toute la nuit. L’ex sous-officier fait passer le butin derrière la banquette. Il se bidonne. Il y a un porte-clef lumineux, deux casquettes à visière fluo, de la crème glacée à la banane, un magnétoscope et une série de video K7 pornographiques. Rien n’empêche leur course.

« Notre ménage est petit, pourtant, à crédit ! », rit le jeune homme. L’ex sous-officier avale une pleine lampée de vodka sucrée et s’en sépare violemment sur le volant en cuir. Il se soulage de sa chemise à cause de la chaleur.

Anton arrête l’auto en double file et le retient contre sa peau. Le réverbère réduit le dos nu de son ancien chef en une crête de sueur reluisante. A présent, le gamin est le plus puissant des deux hommes. Une fois fini, il lui crache dessus. La crème glacée fond sous eux depuis dix minutes. Ils s’endorment. L’ex sous-officier dessaoule. Il a compris. Il perce son déshonneur avec le couteau qu’il a trouvé dans la boite à gants de l’auto.


« Oh non, vous n’allez pas vous dévider ainsi, maintenant qu’on est un petit tas du tout, maintenant que le ciel est plein d’astres !

- Toute ma vie, j’ai visé la justice. J’ai agi avec mesure : la sueur des stratagèmes, l’escalade des titres, la gloire des grades, tout cela n’était que juste équilibre. Je rêvais d’être colonel. (L’alcool industriel d’une bouteille presque vide se joint à sa sa gorge défaite).
Toujours, j’ai respecté la force des choses. Mais, c’est l’ordre qui a changé. Je ne lui appartiens plus ! ».


Assez lentement, la lumière d’un réverbère s’abaisse sur la voiture garée. Anton ne voit pas le visage mourir comme il peut. Il adosse le défunt et joint ses mains l’une à l’autre, prononçant l’ultime prière à son frère d’armes. Dehors, le jour se lève comme à sa désinvolte habitude. Il pleut un peu.

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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