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Procès Depp/Heard : une médiatisation préjudiciable pour la cause des femmes

Ce n’est pas le procès #DeppHeard qui a fragilisé MeToo, mais sa médiatisation voyeuriste donnant encore plus d’écho aux tendances sur les réseaux sociaux,dont le modèle économique repose sur l’effusion d’images crues, d’indignations feintes, d’injures.

Traitement médiatique voyeuriste

Dans l’État de Virginie, aux États-Unis, il y a quelques semaines, s’est ouvert le procès de deux vedettes ex-époux, Johnny Depp et Amber Heard. Depuis leur divorce en 2017, Amber Heard accusait son ex-mari de violences verbales et physiques sous l’emprise de drogue et d’alcool.

Le 1er juin 2022, le verdict a été rendu par un jury composé de cinq hommes et deux femmes. D’une part, les jurés ont conclu que les deux vedettes d’Hollywood s’étaient mutuellement diffamées par voie de presse. D’autre part, le jury a conclu que l’actrice Amber Heard a diffamé son ex-époux Johnny Depp en se décrivant comme victime de violences conjugales. Heard a, en conséquence, été condamnée à lui verser quinze millions de dollars de dommages et intérêts. Ainsi que le précise le Washington Post, les 15 millions décidés par les jurés se divisaient en deux parties: 10 millions de « compensatory damages » – dommages et intérêts compensatoires -, et 5 millions de « punitive damages », des dommages et intérêts punitifs. L’actrice va faire appel de cette décision.

Pour « Osez le féminisme », qui souligne que 12 agressions de la part de Johnny Depp sur Amber Heard ont été prouvées devant la haute cour, le jury a sanctionné ses violences, en punissant Heard pour en avoir parlé. » Le but était-il de réduire les femmes au silence ?

Quelle que soit l’interprétation que l’on peut faire de ce procès, le traitement médiatique de cette affaire pose problème.

Dans sa globalité, la presse internationale ne retient que la « victoire » de Johnny Depp contre son ex-épouse. Cela est déjà un biais sensationnaliste : le verdict, annoncé ainsi sans précisons ni détails, choque.

Surtout, le traitement médiatique, aussi bien par la presse que par la télévision, a été le calque du voyeurisme auquel a donné lieu le procès à la télévision.

L’AFP rapporte un déballage ahurissant d’images dégradantes du couple sur les réseaux sociaux, en amont du procès : « Doigt coupé, textos insultants, photos humiliantes ».

Or, le voyeurisme ne fait pas bon ménage avec la défense rationnelle du droit des femmes (et des hommes) à ne pas subir des préjudices sexuels en toute impunité.

Passions tristes et causes desservies

Filmé et retransmis en direct par Court TV, une chaîne spécialisée dans les domaines de police-justice, le procès a été également en direct retransmis sur YouTube, Twitter et TikTok, alimenté de photos, vidéos, textos et enregistrements sonores abondamment commentés. Intégré au fonctionnement des réseaux sociaux, le voyeurisme est décuplé : chaque document diffusé donne lieu à une effusion indéfinie d’injures, de témoignages d’indignation feinte ou de messages de compassion surjoués. Les réseaux sociaux sont le règne des passions malsaines et se régalent des images intimes les plus indiscrètes.

A quelques heures du verdict, le hashtag #JusticeforJohnnyDepp totalisait 3,4 millions de tweets, depuis le premier jour d’audience le 11 avril, selon Visibrain, outil de veille des réseaux sociaux. C’est un volume considérable, comparable à celui du hashtag #Presidentielle2022 (et ses dérivés #Presidentielles2022, #Présidentielle2022, #Présidentielle22, …) qui ont fait l’objet de 3,4 millions de tweets en France durant toute la période de campagne, fait remarquer France Inter.

En tout, le procès Johnny-Amber a généré 4,9 millions de messages sur le réseau social ces deux derniers mois.

Sur ces réseaux sociaux, les propos misogynes n’ont ainsi pas tardé à faire surface. A travers le cas particulier de ces deux stars de cinéma noyées dans l’hubris, c’est la cause des femmes qui est visée.

Sur son compte Twitter officiel, le mouvement Metoo expliquait le 28 mai que ce n’est pas le procès en lui-même, mais sa médiatisation et l’utilisation abusive et la « manipulation » du hashtag #metoo qui constituent « une catastrophe toxique » et « l’une des plus grandes diffamations du mouvement que nous ayons jamais vues. »

Le compte Twitter abonde : « Au cours des six dernières semaines, nous avons été confrontés à de la moquerie envers les agressions, la honte et les accusations [des victimes] ». D’innombrables gros titres ont annoncé la mort de #MeToo. »

« Il y a cette volonté chez certain.e.s de continuer, quoi qu’il advienne, peu importe les affaires, à decridibiliser la parole des femmes, le cri des victimes et le boulot des journalistes qui enquêtent avec rigueur sur les violences sexistes et sexuelles. C’est épuisant », soupire la journaliste Constance Vilanova.

L’argument fallacieux est le suivant : La libération de la parole a pour envers le mensonge. Plus les femmes sont nombreuses à parler, plus il y a de probabilités de menteuses parmi elles.

A ce compte, il faudrait abolir tous les tribunaux. N’y a t-il pas, depuis que les cours d’erreurs dans les verdicts judiciaires concernant des affaires de malversations ou de crimes ? On voit bien que soutenir que le procès Depp/Heard a fait voler en éclats les mouvements libérateurs « metoo »et balancetonporc en France est une absurdité.

En réalité, ce n’est pas l’issue du procès Depp/Heard qui a fragilisé les mouvements des droits des femmes, mais bien le traitement médiatique, perméable aux lives des réseaux sociaux, qui a été fait de ce procès qui avait toutes les caractéristiques d’un film sordide.

En cause : l’angle déterminé pour parler du procès est celui de la femme affabulatrice, de la garce prêt à tout pour briser son mari. L’objectif est NL plus ni moins de gagner l’attention de l’audience : cet angle fait autrement plus couler de commentaires, de tweets et d’engagement sur TikTok qu’une lecture rationnelle de l’issue du procès. En 2022, ce traitement médiatique d’une affaire people nous renvoie au temps des Tabloïds véhiculant les images les plus voyeuristes et sexistes.

Ce procès, dont les protagonistes sont des stars au fonctionnement relationnel agité, n’est pas représentatif des rapports de force que subissent majoritairement les femmes au sein du couple.
L’opinion en veut pourtant la preuve que les femmes sont ingrates et menteuses, et qu’il est vain de recueillir systématiquement leur parole, laquelle n’a en réalité aucune valeur.

Résultat : une régression de l’opinion, toute ouïe à l’idée que Metoo était un mouvement excessif puisque certaines femmes parmi toutes les femmes au monde mentent. 

Le traitement médiatique du procès d’un couple d’acteurs américains prompts aux comportements sans limites l’un envers l’autre a été si lamentablement voyeuriste qu’il a mis en péril les avancées obtenues en matière de droit des femmes à disposer de leur corps.

A présent, il faudra lutter contre cet effet backlash (« retour de bâton »).

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Clara Schmelck
Clara-Doïna Schmelck, journaliste, philosophe des médias. Rédactrice en chef adjointe d'Intégrales - est passée par la rédaction de Socialter ; chroniqueuse radio, auteur, intervenante en école de journalisme et de communication (Celsa ...).

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